Audrey Jougla : "La mort par sacrifice est un impensé"
La notion a resurgi dans le débat public après les déclarations, en novembre dernier, du chef d’état-major des armées, Fabien Mandon. Face à la menace russe, il a déclaré que la France devait être prête à « accepter de perdre ses enfants». L’essayiste et professeure de philosophie Audrey Jougla (promo 10), qui vient de sortir La Maternité joyeuse (Stock), nous invite à penser la disparition du concept de « mort sacrificielle » dans nos sociétés contemporaines.
Propos recueillis par Charlotte Martin
Quel regard notre société porte-t-elle sur la mort sacrificielle ?
Aujourd’hui, l’idée de « mort sacrificielle », de « sacrifier sa vie pour quelque chose », est soit tournée en dérision, car renvoyant à une forme de grandiloquence passée, soit source d’inquiétude, car cela fait directement écho à une forme d’idéologie extrémiste, au fanatisme. Dans notre société, la figure qui vient tout de suite en tête quand on parle de sacrifice humain, de sacrifice de sa propre vie, est celle du terroriste, du kamikaze. La mort par sacrifice est donc devenue un impensé.
Quelle place occupe la notion plus large de sacrifice aujourd’hui ?
Le sacrifice est un tabou, majoritairement perçu de façon négative, comme un échec ou un aveu de faiblesse. Sacrifier quelque chose – un pan de sa vie personnelle, une ambition professionnelle – signifie que l’on n’a pas su tout concilier. Or nous vivons dans une société marquée par un individualisme croissant et un consumérisme permanent, où l’idéal est précisément de tout réussir, tout combiner, sans renoncer à rien. Dans ce contexte, le sacrifice est dévalorisé : il devient synonyme de renoncement, alors qu’à l’origine, c’est une manifestation de courage, d’effort pour souscrire à un système de valeurs moralement supérieur. On accepte de sacrifier quelque chose parce que l’on estime que cela en vaut la peine.
“« Le sacrifice est un tabou, majoritairement perçu de façon négative, comme un échec ou un aveu de faiblesse. »”
Cette évolution de la conception du sacrifice a-t-elle des conséquences sociales concrètes ?
Absolument, et l’exemple le plus frappant concerne la natalité. Avoir des enfants implique nécessairement des sacrifices : de temps, de confort, parfois d’ambitions personnelles. Ce sont des sacrifices que l’humanité a toujours acceptés, mais auxquels nous sommes aujourd’hui beaucoup moins disposés. Dans une société centrée sur l’épanouissement individuel et la réalisation personnelle, la maternité, et plus largement la parentalité, apparaissent comme des contraintes difficilement acceptables. Cela permet de mieux comprendre la crise actuelle de la natalité : ce n’est pas tant le désir d’enfant qui disparaît que la capacité, ou la volonté, de consentir aux sacrifices qu’il implique.
Pourtant, le sacrifice semble encore valorisé dans certains domaines, notamment militaires. Comment l’expliquez-vous ?
Le sacrifice reste socialement acceptable, voire glorifié, lorsqu’il est cantonné à des sphères très spécifiques, comme l’armée, la police, les pompiers ou les secouristes. Dans ces domaines, il est associé à la protection, à la défense des civils, au courage et à l’héroïsme, comme l’illustre le sacrifice de l’officier de gendarmerie Arnaud Beltrame en 2018. Cette vision « militarisée » du sacrifice est plus facile à accepter précisément parce qu’elle ne concerne pas directement la majorité de la population.
Par ailleurs, dans une société largement désacralisée, où la mort et la souffrance ont été éloignées du quotidien et médicalisées, le sacrifice apparaît comme quelque chose d’exceptionnel, presque exotique. On l’admire à distance, mais on peine à l’intégrer dans la vie ordinaire, alors même que se sacrifier peut aussi simplement signifier se consacrer pleinement à une cause, à une vocation ou à sa famille – sans nécessairement avoir à mourir pour elle.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

