Regards inactuels sur l’industrie du livre
Pour débuter ce grand dossier, Philippe Chantepie (promo 88) nous propose un tour d’horizon du secteur du livre et de ses évolutions. Inspecteur général des affaires culturelles et enseignant à Paris Dauphine-PSL, il est coauteur, avec Louis Wiart, professeur à UCL Louvain, de l’ouvrage de référence Économie du livre (Coll. « Repères », La Découverte, 2025).
Par Philippe Chantepie (promo 88)
L’édition de livres. Temps long, le plus long parmi ceux des industries culturelles. Temps courts aussi, ceux du marché, des modes, des techniques. C’est en conjuguant ces temps que se déploie ce numéro vivifiant, au moment où une grande partie des questions relatives à la culture et aux médias paraît polarisée par la découverte de l’IA, qui a pourtant des décennies derrière elle.
C’est par la lecture – temps long – que s’aborde ici le livre. De fait, après l’invention de l’écriture et les mutations des formes matérielles de duplication, c’est par les usages, les publics, les consommateurs, les marchés, les lecteurs que l’industrie de l’édition de livres est regardée. Or, après des siècles de déploiement, la lecture, fruit de l’élévation de la scolarisation, et qui s’était toujours combinée avec le savoir, le pouvoir et le plus souvent le genre masculin, connaît une rupture dans des délais très brefs au regard de l’Histoire. Concurrencée par les médias, les offres numériques de contenus et des réseaux sociaux à des coûts quasi nuls, la lecture connaît un recul régulier qui va s’accélérant. Ce basculement, à la fois criant et peu perceptible année après année, est en réalité historique et concerne un très grand nombre de pays.
Dans les mains de l’Éducation nationale
Cette tendance analysée depuis plus de 20 ans est un phénomène générationnel : chaque génération lit moins que la précédente et de moins en moins avec l’avancée en âge. La presse a connu ce même mouvement, qui semble peu réversible. Avec les missions des bibliothèques et de son réseau dense et ses transformations, le Centre national du livre prend désormais en compte ce défi, comme le souligne sa présidente Régine Hatchondo en ouverture du dossier, car trop longtemps, cet enjeu a été occulté. Les questions restent multiples en effet : de quel type de lecture est-il question ? Du livre, parmi tant d’autres lectures, notamment numériques et y compris audio, des jeunes quand il s’agit de générations, mais surtout d’une pluralité de facteurs, notamment sociaux quant aux transmissions de pratiques qui sont aussi bien identifiées depuis longtemps. La place des politiques publiques reste principalement dans les mains de l’Éducation nationale ; elle est plus marginalement du côté de celle du ministère de la Culture et d’autres acteurs.
“« La seconde main ou le livre d’occasion – temps long et d’actualité – fait rebond sur la question de la lecture. »”
La seconde main ou le livre d’occasion – temps long et d’actualité – fait rebond sur la question de la lecture. La progression des ventes de ces ouvrages est réelle, effet de revenus des lecteurs et des budgets culture des ménages en large partie. Elle vient à l’appui de revendications des éditeurs d’un retour de rémunération qui peut se concevoir, mais devra franchir des obstacles juridiques importants, en particulier quant à l’articulation du droit de destination, qui permet de contrôler les exemplaires et le principe de l’épuisement du droit de distribution. L’affaire est à présent pendante, mais les premières décisions juridiques se montrent réticentes. C’est en réalité une vieille histoire dont les ressorts économiques et sociaux appartiennent à l’organisation économique de la circulation des livres dans les universités au Moyen Âge, où prévalait un modèle économique de location d’imprimés (peciae) qui participèrent au développement et de l’édition et de la lecture. C’est donc à un nouveau modèle à construire qu’invitent Lisa Dossou et Lise Mai.
Sous cette question des modèles, celle, rémanente, de la faiblesse structurelle de la rémunération des auteurs qu’expose Pascal Ferroul. Temps long de nouveau, dont l’histoire de l’édition et des querelles entre auteurs et éditeurs regorge, les uns plaidant les coûts d’imprimerie, d’édition, de distribution (allers/retours), les autres plaidant « le travail invisible » non rémunéré, les défauts de distribution et d’exposition en librairies, les faibles pourcentages et la réduction des tirages. C’est bien structurel et l’accroissement limité des exploitations (droit de prêt en bibliothèques, livres indisponibles, droits audio, voire, mais pour une poignée d’auteurs, d’adaptation audiovisuelle) n’y change que peu. Demeure l’investissement individuel, non rémunéré et sans commune mesure avec les ventes, aux coûts fixes faibles d’édition et au potentiel de recettes variables incertaines. S’inscrit aussi l’hyperproduction de l’autoédition. Se dégagent cependant, par-delà les débats de chiffres encore indéchiffrables des uns comme des autres, de nouveaux horizons de réflexion où la question de la gestion collective dans un contexte numérique prend davantage de sens.
Modèles économiques et structures industrielles, donc – temps longs et temps courts – aussi rassemblent plusieurs contributions qui révèlent de grandes stabilités de l’édition de livres et de fortes capacités d’évolution et d’adaptation. D’abord prévaut la persistance des structures industrielles, effet du temps long avec un secteur irrémédiablement polarisé entre deux catégories d’acteurs.
La frange concurrentielle
“« Le cercle de l’édition indépendante et des petits éditeurs a pour caractéristique une fragilité et une précarité structurelle ainsi qu’un impératif d’innovation dont se nourrissent souvent les grands acteurs. »”
Les petits éditeurs que présente Thibaut Le Besne, forment une part importante de l’offre de livres. Elle est le fait de petites, parfois très petites structures, où le chiffre d’affaires est faible, le salariat rare, le nombre de publications réduit, mais qui s’animent par son chiffre : près de 10 000 entreprises et au total 10 % du chiffre d’affaires du secteur. Peu et beaucoup, donc. Il s’agit de niches multiples en myriades avec leurs circuits propres de diffusion, des attentions particulières auprès de réseaux de libraires, notamment indépendants, pour des tirages limités, mais des identités fortes, qu’elles soient politiques, idéologiques, thématiques ou de genres et à destination de publics, de niches aussi. Il s’agit de ce qu’en analyse économique on désigne comme « la frange concurrentielle ». Elle vit à côté de la poignée d’acteurs de l’oligopole d’une industrie culturelle. Elle existe, se renouvelle, survit aussi, car ce cercle de l’édition indépendante et des petits éditeurs a pour caractéristique une fragilité et une précarité structurelle ainsi qu’un impératif d’innovation dont se nourrissent souvent les grands acteurs. Car, pour survivre, les petits éditeurs vivent plus que tout autre de risques.
D’un autre côté, on assiste à une concentration importante des grands groupes, voire une mainmise sur la diffusion-distribution de livres. Temps long, car c’est l’histoire du secteur depuis son industrialisation, au tournant du xviiie siècle. La diffusion et la distribution sont en effet au cœur de la dynamique de concentration, caractéristique de toutes les industries culturelles. Ce maillon – le plus industriel – suppose en effet des investissements élevés pour constituer un réseau, le maintenir et l’ouvrir à d’autres éditeurs. C’est, comme l’explique Louan Deniel, la partie immergée de l’édition de livres, souvent la plus méconnue, mais la plus importante économiquement. Elle repose sur la logique de concentration verticale entre le maillon intellectuel et de création de l’édition et celui plus matériel, qui va jusqu’au libraire. Identique dans le monde, il fait les Hachette, Editis, Gallimard et laisse un peu de place à des distributeurs indépendants. Ce faisant, cette situation produit des effets cumulatifs favorables par lesquels sont davantage exposés les ouvrages des plus grands groupes produisant des concentrations de ventes, une amélioration des marges, et une position qui va croissant. Pareille dynamique confine au sort des marges les distributeurs indépendants, davantage liés aux éditeurs indépendants, mais aussi plus fragiles. De nouveau, la question de l’innovation, en particulier sur le terrain de la communication, de la diffusion, est alors indispensable, mais difficile. Et, temps plus courts. Comme par accélération en France ou ailleurs, ces dynamiques, en effet peuvent mettre à mal la vitalité de l’édition et la distribution indépendante, qui nourrissent l’ensemble du secteur et de la soutenabilité de l’écosystème du livre, des genres, des idées, des talents.
Prix littéraires, marketing et best-sellers
Les analyses présentées dans ce numéro désignent bien les enjeux contemporains, au-delà des effets de structure industrielle et culturelle qui semblent plus stables – temps long. Car, ce que l’on observe est une course qui relève aussi de temps courts.
Tels sont les temps courts des prix littéraires, best-sellers qu’explorent Claire Bauchart, Thibaut Le Besne et Liséane Sabiani.
La première rappelle l’importance d’une « course à tout prix », car les prix littéraires jouent une fonction indispensable de marqueur de qualité dans une économie d’incertitude tant pour les éditeurs que pour les lecteurs et propre aux biens d’expérience dont on ne connaît la qualité qu’à l’issue de la consommation, lecture. Le prix littéraire, non le prix de vente, est signe. Signe de qualité et signe de notoriété d’autant plus nécessaire que cette économie de l’incertitude réduit celle-ci par la surproduction, voire l’hyperproduction. Le prix signale, sélectionne, invite. Mais le nombre de prix comme le nombre des nouveautés ne cessent de croître et l’effet-signal s’amenuise, sauf jouer avec d’autres temps courts et bien spécifiques – la rentrée littéraire, les livres de Noël, et ceux de l’été. La permanence de la fonction du prix cache aussi des évolutions importantes, celles des modalités de prescription en fortes évolutions.
Et curieusement, cette nécessité de signe de qualité se concentre pour un objectif : créer des best-sellers, ceux qui, en temps brefs de communication, promettent de créer des ventes en grand nombre et peut-être des carrières de temps longs. Sont alors en jeu des questions qui touchent à la qualité des best-sellers, au risque de la standardisation, mais aussi à la stabilité du marché du livre, même s’ils se fondent sur de fortes disparités entre un petit nombre de succès et un très grand nombre de titres avec peu de ventes.
Nouveaux champs d’exploitation
Ces deux logiques appartiennent à une même fonction stratégique : le marketing. Il est le maillon devenu le plus essentiel et féroce dans un contexte d’offre numérique de surabondance où dominent les médias sociaux et les réseaux sociaux, formes numérisées du bouche-à-oreille contemporain. C’est lui qu’il faut engager, porter, relayer par des influenceurs, des prescripteurs de proximités amicales, professionnelles et sociales et sur tous les canaux numériques. Au-delà s’ouvrent des champs nouveaux d’exploitation et de communication multiples : la présence physique ou numérique des auteurs, le développement d’accords avec la presse, la multiplication de signatures, de lectures. Plus rares, mais plus rémunératrices sont les cessions de droits pour l’audiovisuel, les marchés étrangers.
“« Le marketing est le maillon devenu le plus essentiel et féroce dans un contexte d’offre numérique de surabondance »”
Ces derniers maillons de la chaîne du livre – distribution-communication-marketing – sont probablement parmi ceux qui sont les plus exposés à l’IA. Sans doute les IA génératives peuvent élargir le volume de création de textes… de livres, pas certainement. Mais les IA traversent surtout les organisations et les fonctions de sélection, d’efficacité de la distribution, de nouvelles formes de communication. Ismaël El Bou-Cottereau montre que l’IA ne bouleverse pas véritablement la création humaine, son authenticité, mais cette attente suppose bien une réglementation, que l’Union européenne a engagée et met en œuvre avec l’IA Act, dont un des éléments consiste à préserver les droits des auteurs, l’originalité de la création empreinte de la personnalité. C’est un enjeu désormais majeur et de temps long pour la stabilité de l’écosystème du livre.
À l’issue et au sein de ce vaste tour d’horizon de l’édition, ce dossier sur l’industrie du livre ouvre des fenêtres, des entrées, des portes. Parmi elles des focus et des enquêtes sur deux domaines : l’un sur le phénomène de « romance » que décrit Thomas Arrivé, l’autre sur la littérature jeunesse présentée par Yohan Glemarec, qui rappelle les enjeux du renouvellement de la lecture des jeunes et son caractère crucial pour la lecture de demain. En effet, les genres de livres forment une nomenclature permanente – temps long –, mais sans cesse renouvelée – temps courts – de la vitalité et résilience de l’industrie du livre. Les deux traduisent l’adaptation régulière de l’offre, sinon à la demande, la satisfaction de publics différenciés, en mouvement. Une part, plus stable, est faite des jeunes publics sans cesse sollicités par tous les contenus. Une autre, plus spécifique, mais devenue majoritaire et déjà objet d’une offre spécifique à l’époque romaine mettent en évidence que, si l’édition de livres est un secteur, il s’adresse depuis toujours à de multiples publics, de multiples fonctions et lecteurs. Le second rappelle les difficultés et les espoirs que traverse l’offre du livre de jeunesse promesse de futur de la lecture.
En témoigne encore qu’il faudrait écouter – mais aussi lire – celui, rapide (temps express) de David Abiker sur la nouvelle mutation du livre, qui n’est peut-être pas tant la lente et partielle transition du livre au numérique que le retour à la lecture orale : l’audiolivre, qui fait écho à l’« anagoste », l’esclave-lecteur de l’Antiquité grecque décrit par Platon – temps long, donc.
Et si la nature profonde et la pérennité de l’édition de livres n’étaient autres que cette faculté unique de savoir toujours conjuguer les temps, à condition de se pencher sur un point souvent aveugle : les lectures ?
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

