Régine Hatchondo : "En France, il y a moins de lecteurs, mais le livre a toujours du poids"
La présidente du Centre national du livre (CNL), établissement public qui soutient tous les acteurs de la chaîne et observe les mutations du secteur, décrypte l’évolution des usages.
Propos recueillis par Bernard El Ghoul (promo 99) et Maïna Marjany (promo 14)
Le CNL produit, depuis 10 ans, un baromètre pour suivre l’évolution des habitudes de lecture des Français. Deux tendances sont observées : ils lisent de moins en moins, mais surtout, différemment. L’évolution est-elle très marquée depuis 2015 ?
Depuis 10 ans, nous conduisons cette étude avec Ipsos tous les deux ans, elle concerne la population française âgée de plus de 15 ans. Nous en faisons également une autre pour les jeunes de 7 à 19 ans, qui est aussi menée tous les deux ans. Dans la dernière consacrée aux jeunes, parue en 2024, il est intéressant de voir que c’est la mère qui, en majorité, leur transmet le goût de la lecture en leur lisant des histoires. Pour 93 % d’entre eux, cela reste un souvenir extrêmement doux, comme la madeleine de Proust.
Concernant la population de plus de 15 ans, on observe en effet une baisse du nombre de lecteurs ces 10 dernières années, mais il est important de signaler que le poids du livre est encore très présent en France : cela reste, par exemple, le premier cadeau de Noël offert. Le maillage de librairies et de bibliothèques est également très dense.
Toutefois, dans les résultats du baromètre sur les Français et la lecture paru en avril 2025, un élément nous a particulièrement inquiétés : la tranche des plus de 50 ans commence à être touchée par la baisse de la lecture [59 % déclarent lire au moins cinq livres par an, en baisse de 12 points par rapport au baromètre de 2023, NDLR]. Jusqu’à présent, on avait un noyau dur sur cette tranche d’âge. Si eux-mêmes lisent moins, vont-ils de moins en moins avoir le réflexe de développer le goût de la lecture chez leurs enfants, petits-enfants, neveux ou nièces ? Sachant que la famille est le terreau de développement du goût de la lecture.
Quels sont les segments de la population qui lisent le plus et ceux qui lisent le moins ?
Les plus de 65 ans sont en tête : en 2025, ils sont 75 % à déclarer lire au moins cinq livres par an (en hausse de 3 points). Ils ne sont plus suivis par les 50-64 ans, étant donné la baisse que nous venons d’évoquer. La deuxième marche du podium est donc détenue par les 15-25 ans (66 % lisent au moins cinq livres par an), même s’ils sont moins nombreux qu’il y a deux ans (en baisse de 7 points). Enfin, ceux qui lisent le moins sont les 35-49 ans (56 %), ce qui peut s’expliquer par ce moment où vie familiale et vie professionnelle s’intensifient.
Pour les plus jeunes, comment s’articule le rapport au livre et aux écrans ?
Au cours des études précédentes, nous avons constaté, notamment pour les jeunes de 7 à 19 ans, que le décrochage se manifeste, certes avec l’arrivée de l’adolescence, mais surtout avec celle du premier smartphone. Cependant, les réseaux sociaux, dont l’usage est controversé pour de nombreuses raisons, et à raison, peuvent paradoxalement encourager la lecture. De plus en plus, les moins de 25 ans déclarent être très influencés, soit par le conseil d’un pair, soit d’un BookTokeur [compte sur TikTok ou Instagram qui réalise des critiques de livres, NDLR]. Jusqu’à 91 % des acheteurs entre 15 et 24 ans déclarent que la présence du livre ou de son auteur sur internet leur donne envie d’acheter un livre en particulier.
“« Les réseaux sociaux, dont l’usage est controversé pour de nombreuses raisons, et à raison, peuvent paradoxalement encourager la lecture... »”
Cela étant dit, nous savons également les méfaits des réseaux sociaux et jeux vidéo sur la concentration, la mémoire et le sommeil. Il devient de plus en plus difficile de rester concentré sur une lecture, ce qui entraîne d’autres problématiques comme la perte de la maîtrise de la langue. Il s’agit donc d’un sujet important qui va bien au-delà des enjeux économiques de la filière du livre.
En 2025, le temps moyen passé à lire des livres (papier ou numérique) est de 31 minutes par jour contre 3h21 pour le temps moyen passé devant un écran (hors études/travail et lecture de livre numérique). Une moyenne qui passe à 5h02 par jour pour les moins de 25 ans et 28 minutes de lecture. Mais surtout, 53 % des lecteurs de 15-24 ans font autre chose en lisant, ce qui montre bien la fragmentation de l’attention. Cela nous inquiète d’autant plus que moins on est concentré sur un livre, moins on a de chance de prendre du plaisir à lire. Que ce soit un essai, une BD, un roman… On a besoin de s’attacher au récit, aux personnages.
Pour la première fois en 10 ans, moins d’un Français sur deux lit chaque jour. Cela affecte-t-il le secteur ? En effet, le pourcentage est désormais de 45 % des Français qui lisent chaque jour. Concernant l’évolution du marché, le chiffre d’affaires du secteur a fortement augmenté dans la période post-Covid, puis il a plus ou moins retrouvé son niveau de 2019. En revanche, il y a eu tout de même une baisse de volume de l’ordre de 3 à 5 % par an qui a été masquée par la hausse du prix des livres, consécutive à l’augmentation du coût du papier. Mais ce chiffre d’affaires s’est également maintenu grâce à quelques titres qui dominent le marché, on observe une forme de « starification » ou en tout cas une « best-sellerisation » de certains ouvrages, tendance renforcée par le phénomène de concentration des groupes d’édition. Et puis des genres qui, tout d’un coup, sont des phénomènes de mode extraordinaire, comme la New Romance ou la Dark Romance.
“« On observe une forme de « starification » ou en tout cas une « best-sellerisation » de certains ouvrages, tendance renforcée par le phénomène de concentration des groupes d’édition. »”
En 10 ans, l’utilisation du livre numérique a progressé. Est-ce un danger pour le papier, comme on le craignait une décennie plus tôt ? D’autre part, est-ce que le livre numérique a amené de nouveaux publics à la lecture ?
Plus de la moitié des 15-34 ans lit au format numérique. C’est en nette progression depuis 10 ans, mais on ne lit pas ces données sous l’angle de la concurrence entre les supports. Les livres audio sont aussi complémentaires dans l’attachement à un récit. Il y a désormais un Français sur trois qui en a déjà écouté au moins un. C’est en progression (plus 14 points par rapport à 2017). Mais il faut souligner que les formats ne se cannibalisent pas entre eux : ceux qui écoutent des livres audio sont aussi de grands lecteurs de livres.
“« Les formats ne se cannibalisent pas entre eux : ceux qui écoutent des livres audio sont aussi de grands lecteurs de livres. »”
En revanche, on note une baisse de la fréquentation des bibliothèques et des achats en librairies. Ces lieux ont-ils réussi à s’adapter à l’évolution des usages ?
L’emprunt régulier en bibliothèque a en effet atteint son niveau le plus bas en 2025. Pourtant, les médiathèques et bibliothèques se sont bien adaptées, quand elles en ont les moyens. Elles ont beaucoup enrichi leur offre jeunesse, certaines ont aussi développé des espaces numériques avec des jeux vidéo éducatifs. C’est aussi une manière d’attirer des jeunes, qui traversent l’ensemble des collections et peuvent ainsi se laisser guider par les conseils des bibliothécaires.
Concernant les librairies, si les achats de livres numériques se font principalement en ligne, elles ont en revanche su optimiser les bénéfices du pass Culture. De nombreux détracteurs du dispositif l’ont renommé « pass Manga », ce qui était certes le cas au début : la première année, 70 % des achats du pass concernaient des livres, dont plus de 60 % de mangas.
Aujourd’hui, 56 % des achats via le pass Culture sont des livres, et moins de 30 % des mangas. Les achats se sont donc diversifiés, notamment au profit des romans. C’est ce que nous confirment les libraires qui ont réussi à engager une fidélisation des jeunes, souvent entrés pour la première fois dans une librairie grâce au pass Culture.
L’autre problématique des librairies est aussi celle du marché d’occasion…
Le boom du marché de l’occasion est un sujet qui inquiète énormément les auteurs et les éditeurs. Mais certains libraires déclarent à ce sujet : « Si je n’ai pas de livres d’occasion, mes clients se détournent de moi. » Un certain nombre développe donc des offres, comme la Fnac ou certaines grandes librairies indépendantes, pour transformer le retour du livre d’occasion en bons d’achat pour du livre neuf. En 2025, 39 % des lecteurs ont acheté des livres d’occasion, contre 26 % en 2015. Or, ni l’auteur ni l’éditeur ne perçoivent de rémunération sur ces ventes de seconde main. Ce sujet d’inquiétude majeur est donc un chantier sur lequel le monde du livre devra travailler dans les tout prochains mois.
Pour terminer, quels sont les objectifs et les stratégies du CNL face à la baisse du nombre de lecteurs et à l’évolution des usages ?
Nous soutenons les auteurs et les éditeurs afin de préserver la diversité éditoriale. Nous soutenons également les librairies indépendantes afin d’assurer une meilleure diffusion des livres et de mieux accueillir les publics.
De plus, depuis quatre ans, nous développons également des actions pour favoriser le développement de la lecture, notamment en donnant envie de lire aux plus jeunes. D’où le partenariat fort que nous menons avec le ministère de l’Éducation nationale, qui nous permet de mettre en place des résidences d’auteurs en milieu scolaire (plus de 300 organisées chaque année), des ateliers d’écriture ou encore des rencontres dans les collèges et les lycées (plus de 4 000 ont été organisées jusqu’à présent). Nous avons de très bons retours de la part des enseignants. Les élèves se rendent compte que les auteurs sont vivants ! Par rapport aux grands classiques, ils découvrent une littérature plus proche d’eux et de leurs préoccupations.
Nous organisons également deux grands festivals : Les Nuits de la lecture, en partenariat avec les bibliothèques, les librairies, les musées, les salles de théâtre, permettent de mettre sur pied 8 000 événements en France ; et notre festival pour la jeunesse, Partir en Livre, qui rassemble plus de 6 500 événements, un parc d’attractions littéraires itinérant sur 10 villes en France et quelque 950 auteurs qui se rendent disponibles pour aller rencontrer les jeunes…
Pour rencontrer d’autres publics, nous avons aussi lancé des initiatives à l’hôpital et mettons en œuvre le Goncourt des détenus. Nous soutenons 120 manifestations littéraires ainsi que toutes les maisons qui s’intéressent à la littérature. Enfin, pour accompagner les nouveaux usages de lecture, nous avons créé, il y a trois ans, une commission pour le livre audio et nous menons actuellement des réflexions autour de l’impact de l’intelligence artificielle sur la filière du livre.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

