Fatima Moussaoui : "La politique iranienne s’inscrit dans une logique de patience stratégique"
Les manifestations contre la vie chère qui agitent actuellement l’Iran ne sont pas les premières à secouer le pays ces dernières années. Le régime en est-il pour autant affaibli ? Dans quel contexte régional l’Iran évolue ? Comment le régime tisse-t-il sa toile avec les pays voisins ? Afin de mieux comprendre la construction du système mis en place par l’Ayatollah Khomeini et les récents soubresauts géopolitiques, la rédaction d’Émile s’est entretenue avec la chercheure Fatima Moussaoui, spécialiste des questions de géopolitique et de géostratégie de la région.
Propos recueillis par Lisa Dossou, Lise Mai et Maïna Marjany
Dr. Fatima Moussaoui est diplômée de Sciences Po (promo 2004), de l’Institut militaire Gutiérrez Mellado à Madrid en sécurité internationale et de l’École de guerre. Elle est aujourd’hui enseignante-mentor, spécialité sécurité et défense, à l’école Affaires Publiques de Sciences Po et chargée de cours à l’IEP de Saint-Germain-en-Laye, chercheure associée au Centre Armed groups à Genève, Senior Consultante Politique. Spécialiste de l’Iran, elle a récemment publié Iran’s Military Power Projection and the Empowerment of Ansar Allah (SpringerNature, 2025, en anglais).
Pour mieux comprendre la politique iranienne contemporaine, peut-on revenir sur l’histoire de la République islamique d’Iran ?
Tout d’abord, il me semble essentiel de rappeler un point trop souvent oublié dans les discussions sur l’Iran : la révolution de 1979, celle qui renverse le Shah, n’est pas à l’origine une révolution islamique. C’est une révolution iranienne, portée par l’ensemble de la société : des mouvements de gauche, de droite, des islamistes, des laïcs, des étudiants… Tous réclamaient davantage de justice sociale et la fin d’un régime jugé autoritaire. Les dimensions islamiste (politique) et islamique (culturelle) ont été introduites ensuite par Ayatollah Khomeini. Quand il arrive au pouvoir, les Iraniens ne connaissent pas réellement son projet.
Pendant une dizaine d’années, il va patiemment installer un ensemble d’institutions islamiques, ce que l’on peut qualifier aujourd’hui de deep state, où les sphères culturelles, économiques et militaires sont étroitement articulées autour de l’islam chiite. D'après mes recherches, cet investissement pour l'établissement des institutions islamiques constitue la véritable révolution islamiste iranienne.
La République islamique d’Iran, telle que pensée par Ayatollah Khomeini, repose ensuite sur deux axes majeurs. Le premier, assez classique en relations internationales, consiste à désigner un ennemi extérieur : les États-Unis. D’autre part, il s’est positionné en soutien aux Palestiniens, rompant avec la politique du Shah qui entretenait d’étroites relations avec Israël. En réalité, ce positionnement est une stratégie politique qui s’inscrit dans le projet plus global pour l'exportation de son modèle d'État à travers une révolution islamiste. Il faut rappeler que le régime iranien est un régime chiite au milieu d’une région où le sunnisme est majoritaire donc, pour s’imposer, il faut une certaine ligne politique.
La construction de cette République islamique iranienne a-t-elle créé une rupture dans les relations internationales entre l’Iran et ce que l’on pourrait appeler un bloc occidental ?
L’arrivée de l’Ayatollah Khomeini au pouvoir marque effectivement une rupture profonde avec l’ordre royaliste du Shah. Il introduit la doctrine, très spécifique et complexe, de l’imamat, reposant sur une loi du clergé qui reconfigure entièrement la société iranienne.
“« L’Occident a toujours eu du mal à saisir cette manière d’articuler étroitement le religieux et le politique, non pas comme deux sphères séparées mais comme un même cadre d’organisation du monde. »”
Je pense que l’Occident a toujours eu du mal à saisir cette manière d’articuler étroitement le religieux et le politique, non pas comme deux sphères séparées mais comme un même cadre d’organisation du monde. Il y a aussi un problème de perception mutuelle. D’un côté, les sociétés occidentales ne comprennent pas cette dimension islamique du pouvoir en Iran ; de l’autre, Ayatollah Khomeini considère l’Occident comme une menace culturelle pour l’identité islamique de son régime. Cela crée une forme de confrontation symbolique et culturelle.
En revanche, je ne parlerais pas d’un « bloc occidental » homogène face à l’Iran. Les États-Unis et la France, par exemple, n’ont pas du tout la même approche. De manière générale, l’Union européenne reste centrée sur les questions nucléaires et les enjeux géopolitiques, davantage que sur cette dimension culturelle ou idéologique. Elle traite l’Iran comme un acteur parmi d’autres dans une région où les défis sont largement partagés.
“« En revanche, je ne parlerais pas d’un « bloc occidental » homogène face à l’Iran. Les États-Unis et la France, par exemple, n’ont pas du tout la même approche. »”
En juin dernier, en parallèle de la guerre menée à Gaza, Israël bombarde l’Iran. Les États-Unis bombardent également le pays pour contrer le développement du programme nucléaire iranien. Quels ont été les impacts de cette attaque sur les capacités militaires iraniennes ?
L’industrie militaire iranienne s’est fortement développée au cours des dernières décennies. Tout remonte à la guerre Iran-Irak, qui a été un véritable électrochoc : Téhéran a alors pris conscience de la nécessité de renforcer son arsenal. C’est aussi à ce moment-là que le programme nucléaire (débuté par le Shah) a repris, après avoir été stoppé en 1979 par l’Ayatollah Khomeini lui-même ! Il considérait finalement que c’était l’outil de dissuasion le plus efficace face aux menaces extérieures.
Il est difficile d'évaluer les effets réels sur les capacités militaires. Cependant nous pouvons évaluer les perceptions. L’attaque israélienne, en juin dernier, s’inscrit dans une logique essentiellement tactique. Israël n’a ni l’intérêt ni la capacité d’entrer dans un conflit ouvert et prolongé avec l’Iran. Par ailleurs, sans l’aval de Washington, cette opération n’aurait pas été possible. Mais sur le plan stratégique, l’effet produit a plutôt été l’inverse de celui recherché.
Je ne suis pas en mesure d'énumérer tous les événements pour fournir une analyse détaillée, cependant je peux mentionner le cas le plus actuel pour montrer ce positionnement et comment les autres acteurs offrent des opportunités que la République islamique d’Iran parvient à saisir et à exploiter à son bénéfice. L'attaque d’Israël ciblant le Hamas sur le territoire qatari a constitué un tournant majeur qui a rehaussé sa crédibilité, étant donné que son récit est désormais validé par les perspectives des populations des pays arabo-musulmans de la région et au-delà.
Plus globalement, quelle est la stratégie de l’Iran dans la région depuis l’attaque du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023 ?
Le 7 octobre a été un choc majeur, qui a remis brutalement la question palestinienne au centre de l’agenda international. Sur le plan tactique, comme nous le disions, l’attaque israélienne sur l’Iran a été spectaculaire, notamment par sa capacité à frapper de l’intérieur, ce qui est inédit historiquement. Les assassinats ciblés de scientifiques ont profondément marqué l’opinion iranienne : il s’agit d’attaques contre des civils, contre des cerveaux, autrement dit contre des décennies d’investissement humain et intellectuel pour le pays.
Paradoxalement, ces frappes ont renforcé la position du régime iranien dans la région, en lui permettant de légitimer davantage la désignation d’Israël comme ennemi à combattre. Ce positionnement leur permet d’accéder à plus de reconnaissance dans le monde arabe au sein duquel l’Iran n’est pas très bien vu.
Dans ce contexte, et plus encore depuis ces attaques, l’Iran a consolidé ses alliances régionales, notamment avec le Yémen, l’Irak, la Syrie et le Liban. Il déploie une stratégie en réseau, que je qualifie de « stratégie de l’araignée » (Spider absolute strategy), fondée sur la multiplication des partenariats avec des groupes et des milices comme le Hezbollah. La politique iranienne est avant tout opportuniste, elle s’inscrit dans une logique de patience stratégique, pensée sur le long terme qui nécessite cette installation solide dans la région. Il faut rappeler que, dans la culture religieuse chiite, la vengeance occupe une place centrale : l’assassinat de figures clés entraîne symboliquement le lever du drapeau rouge, signe que l’offense ne sera pas oubliée.
“« L’attaque israélienne sur l’Iran a été spectaculaire, notamment par sa capacité à frapper de l’intérieur (...) Paradoxalement, ces frappes ont renforcé la position du régime iranien dans la région, en lui permettant de légitimer davantage la désignation d’Israël comme ennemi à combattre. »”
Outre le Hezbollah, l’Iran a d’autres partenaires tels que Ansar Allah, dont traite votre livre Iran’s Military Power and the Empowerment of Ansar Allah. Pouvez-vous expliquer ce mouvement et ses objectifs ?
Ansar Allah est un groupe milicien armé partenaire de l’Iran au Yémen. C’est un groupe issu de la communauté chiite zaydite. Influente au Yémen bien avant l’instauration de la république yéménite dans les années 1960, cette communauté a progressivement perdu de son pouvoir politique jusqu’à être marginalisée sous le président Ali Abdallah Saleh, d’obédience sunnite et soutenu par l’Arabie saoudite.
Au sein de ce mouvement, la famille Al Houthi fait figure de leader : pour résister au pouvoir en place tourné vers l’Occident, elle crée le mouvement Ansar Allah, avec à sa tête Hussein Al Houthi. La famille Al Houthi se proclame légitime pour porter le pouvoir puisqu’ils sont les descendants en ligne directe du prophète Mahomed. Voici donc l’explication du terme « Houthis » qui est plus généralement utilisé pour désigner Ansar Allah. Le projet fondamental d’Ansar Allah est d’instaurer un imamat au Yémen et obtenir une reconnaissance internationale.
Quelle est la relation entre Ansar Allah et l’Iran ?
Si Ansar Allah a eu une relation conflictuelle avec les acteurs étatiques au Yémen, il trouve un appui de la part de l’Iran à partir des Révolutions arabes. C’est dans ce moment de chaos que le mouvement s’impose. Le soutien de l’Iran à Ansar Allah commence réellement avec la prise de Sanaa en 2014, sans que le groupe ne soit pour autant un proxy : l’Iran prodigue des conseils politiques, mais pas des directives pour agir au Yémen. La guerre menée par Ansar Allah contre les acteurs occidentaux dans la région est asymétrique. Leur combat est mené par des actions frontales car ils n’ont plus rien à perdre, puisque le pays est déjà détruit, tandis qu’Israël ou les États-Unis engagent des armes de pointe.
Y a-t-il des perspectives d’accords pour apaiser les tensions dans la région ?
En vérité, c’est une question de volonté politique. Pour trouver des solutions, il faut que chacun puisse y trouver un intérêt. S’agissant du conflit israélo-palestinien je pense que les dynamiques locales de l’ensemble de la région ne permettent pas d’aller vers la solution à deux États. Malgré les avancées grâce à la reconnaissance de la Palestine de la part de 158 États.
Cela étant, les tensions demeurent bien présentes et tangibles sur le terrain. On nourrit l'espoir qu'une résolution puisse émerger, mettant un terme à cette conjoncture difficile pour les communautés locales. En ce qui concerne les autres territoires, notamment le Liban et la Syrie, ils sont en cours de redéfinition des frontières et je ne crois pas que la situation se calmera rapidement.
“« Concernant le conflit entre Israël et l’Iran, l’ambition de renverser le régime des mollahs est présente. Ainsi, je pense que les tentatives pour y arriver persisteront... »”
Concernant le conflit entre Israël et la République islamique d’Iran, l'ambition de renverser le régime des mollahs est présente. Ainsi, je pense que les tentatives pour y arriver persisteront. Cependant, il demeure incertain si les objectifs seront réalisés.
Malheureusement, les conflits risquent de durer un certain temps, et la détente pourrait survenir à la suite d’une modification de stratégie. En d'autres termes, au lieu d'une approche basée sur l'engagement, il serait préférable de reprendre les instruments de la stratégie d'anticipation.

