La seconde main, une bonne occasion… pour les lecteurs

La seconde main, une bonne occasion… pour les lecteurs

Aujourd’hui, un livre sur cinq est vendu d’occasion. En librairies et sur des plateformes, les lecteurs peuvent ainsi faire de très bonnes affaires… Parfois sans savoir qu’auteurs et éditeurs ne touchent pas d’argent sur ces ventes.

Par Lisa Dossou et Lise Mai

L’un des nombreux rayons de livres d’occasion de la librairie Gibert Joseph (Crédits : Lisa Dossou / Émile)

Au fil des rayons de la célèbre librairie Gibert, dans le 5e arrondissement de Paris, quelques euros suffisent pour se procurer un ouvrage d’occasion. Ce que font chaque année sept millions d’acheteurs, selon une enquête réalisée par la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (Sofia). Outre les grandes librairies établies comme Gibert, les livres d’occasion connaissent depuis les années 2000 un essor inédit grâce à l’arrivée des plateformes de revente en ligne. Momox, Recyclivre, Rakuten et Fnac 2nde Vie se sont installées sur le marché, augmentant fortement la consommation de livres d’occasion. En 2022, entre 234 millions et 320 millions d’exemplaires ont été vendus en France. Le secteur représente actuellement 10 % du marché du livre et ses recettes annuelles s’élèvent à 350 millions d’euros.

Comment expliquer cette massification de la revente d’ouvrages ? L’élargissement de la collecte de livres invendus auprès des éditeurs ou de livres usagés auprès des particuliers (Recyclivre et la Fnac) a introduit des stocks massifs auprès de la clientèle. Les lecteurs de l’occasion y trouvent un avantage économique indéniable. « La différence de prix est parfois considérable, atteste une cliente rencontrée chez Gibert. Ici, j’ai la possibilité d’acheter des livres à un euro et d’économiser cinq, dix euros par rapport à un achat neuf. »

Le brouillage des paramètres

Cette partie du marché n’est pas concernée par la loi Lang de 1981 sur le prix unique, qui régule uniquement le secteur du livre neuf. Pourtant, la cohabitation de ces deux marchés crée des tensions pour les auteurs et les éditeurs, qui s’estiment privés des droits légaux et économiques sur leurs œuvres, car ils ne perçoivent rien lors de la deuxième cession. Geoffroy Pelletier, directeur de la Sofia, explique que les achats d’occasion constituent aujourd’hui 20 % du marché du livre : « 20 % qui échappent aux auteurs et aux éditeurs ». De nombreux acteurs du secteur observent donc avec inquiétude l’accroissement de ce pourcentage.

Les éditeurs sont eux aussi concurrencés par la vente d’occasion, notamment sur les plateformes en ligne, souligne Hélène Conand, directrice de la communication du Syndicat national de l’édition (SNE). La création d’un livre incorpore des coûts divers tels que les frais éditoriaux, les droits d’auteur, le marketing, la distribution, le papier ou encore le stockage. « Le tirage influence beaucoup le prix, précise-t-elle. Un livre de droit tiré à 3 000 exemplaires sera bien plus cher qu’un roman tiré à 50 000. » Autant de paramètres occultés dans le prix du livre d’occasion.

Pour pallier ce préjudice économique subi par les acteurs du monde littéraire, Geoffroy Pelletier souligne l’importance de trouver une solution « afin que la valeur captée par de grandes plateformes soit en partie redistribuée aux auteurs, éditeurs et libraires ». Loin d’interdire la vente d’occasion, il s’agit d’assurer une juste redistribution des droits en s’inspirant de modèles existants. L’Union européenne impose par exemple une taxe aux plateformes de streaming Netflix et Amazon Prime Video, dont une partie du chiffre d’affaires alimente depuis 2021 un fonds pour la production cinématographique.

Rémunération ou compensation ?

Côté livres, depuis 2003, le droit de prêt permet aux auteurs et éditeurs d’être rémunérés quand leurs ouvrages sont empruntés en bibliothèque. Cette rémunération est assurée par la Sofia, qui s’occupe de percevoir, puis de redistribuer les sommes. Pourquoi un tel système ne pourrait-il pas être mis en place pour compenser le préjudice engendré par la vente d’occasion ? Saisi par le ministère de la Culture, le Conseil d’État a étudié de telles propositions. Il a rendu, en mai dernier, un avis contrasté : si la mesure était constitutionnelle, elle pourrait être en contradiction avec une directive de l’Union européenne concernant l’épuisement des droits de distribution selon laquelle une fois qu’une œuvre matérielle est vendue pour la première fois dans l’UE, l’auteur ou l’éditeur ne peut plus contrôler sa revente. Un avis qui a contrarié les syndicats. « Ils n’ont pas très bien saisi ce que nous demandions », estime Florence-Marie Piriou, secrétaire générale de la Sofia, « parce que souvent, on confond rémunération et compensation ».

Sans s’opposer à ce principe d’épuisement, la Sofia et le SNE ont déjà réfléchi à une solution orientée vers la compensation, qui ne serait pas un frein au marché de l’occasion : « Sur un livre d’occasion, il s’agit d’ajouter 10 ou 20 centimes sur le prix, précise Geoffroy Pelletier. Sur 80 millions d’ouvrages chaque année, c’est significatif. D’autant plus que cette légère augmentation n’a pas d’impact pour le consommateur qui, quand il apprend que l’occasion ne rémunère pas l’auteur, se dit prêt à ajouter jusqu’à un euro pour pallier ce manque. » Avec ce système, pas de perdants.

« Quand on voit la réponse du Conseil d’État, on a surtout l’impression qu’il s’abrite derrière cette jurisprudence européenne.  »
— Hélène Conand

Hélène Conand ajoute : « Quand on voit la réponse du Conseil d’État, on a surtout l’impression qu’il s’abrite derrière cette jurisprudence européenne. S’il y a des difficultés au niveau européen, alors il faut en discuter avec les instances et non ignorer le problème. » En réponse à l’avis du Conseil d’État, le SNE a écrit un communiqué demandant explicitement aux institutions de réagir et de légiférer sur le préjudice du marché d’occasion pour les auteurs et les éditeurs. Une urgence liée à l’inquiétude de voir ce marché grandir encore. En 2022, un livre acheté sur cinq était d’occasion d’après une étude conjointe du ministère de la Culture et de la Sofia. « Cette étude est une des premières du genre en Europe. On disposait de très peu de chiffres sur le marché de l’occasion et le but était de faire un état des lieux exhaustif, mais pas normatif, pour mieux saisir l’enjeu », expose Geoffroy Pelletier.

Des consommateurs plutôt aisés 

Outre la place grandissante des livres d’occasion sur le marché, il faut retenir de l’enquête un élément clé. Les clients de l’occasion sont les mêmes que ceux du neuf, c’est-à-dire une population plutôt aisée. « On pouvait s’attendre à ce que les personnes ayant moins de moyens soient les premiers acheteurs. Pas du tout, recadre Geoffroy Pelletier. La consommation du livre d’occasion concernerait même plus des classes très favorisées, ce qui est plutôt contre-intuitif et loin du discours politique sur la question. » Une donnée à mettre en perspective non seulement avec l’état inquiétant des librairies indépendantes, qui perdent ainsi des clients potentiels, mais aussi avec la difficulté des maisons d’édition émergentes à s’implanter dans un marché du livre de plus en plus concentré autour de grandes maisons mères.

« La consommation du livre d’occasion concernerait même plus des classes très favorisées, ce qui est plutôt contre-intuitif et loin du discours politique sur la question. »
— Geoffroy Pelletier

Hormis les grandes librairies d’occasion et les plateformes en ligne, la majorité des acteurs du secteur ont beaucoup à perdre si rien n’est fait pour réguler ce marché. Hélène Conand souligne cette contrainte supplémentaire : « Malheureusement, dans un contexte d’instabilité gouvernementale et de lutte contre les déficits publics, nous n’avons pas été entendus. »

Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.


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