La mainmise des grands groupes sur la diffusion-distribution

La mainmise des grands groupes sur la diffusion-distribution

Hachette, Editis, Média-Participations, Madrigall… Ils représentent plus des trois quarts du chiffre d’affaires de l’édition en France, ne laissant que des miettes aux concurrents. Comment font-ils pour rester leaders ? 

Par Louan Deniel (promo 24)

Des petites librairies aux grandes enseignes, la diffusion des ouvrages constitue la part centrale du système éditorial. (Crédits : Mike Dotta / Shutterstock)

À chaque rentrée littéraire, vous êtes-vous déjà demandé pourquoi on voyait les mêmes livres sur les étalages ? Pourquoi, cette année, de la Fnac à votre librairie de quartier, vous avez de fortes chances de croiser le phénomène américain La Femme de ménage, de Freida McFadden (J’ai Lu) ? Il fait partie des « 8 à 10 % des livres publiés en littérature qui vont générer 90 % des ventes », résume Louis Wiart, titulaire d’une chaire en communication à l’Université Libre de Bruxelles et coauteur, avec Philippe Chantepie, d’Économie du livre (La Découverte, 2025). Cette concentration, partie immergée de l’iceberg, pose question à plusieurs niveaux. Si les livres les plus mis en avant sont ceux qui se vendent le mieux, quelle place pour les ouvrages avec un haut potentiel littéraire, mais rarement sur le dessus de la pile ? Qu’advient-il de ces maisons d’édition au modèle économique parfois fragile ?

Pour comprendre comment quelques grands se taillent la part du lion parmi les 10 000 maisons d’édition que compte la France, il est utile de s’intéresser à la diffusion-distribution. Ce dernier terme désigne la gestion de trois « flux » : les livraisons et les retours ; la facturation ; le référencement des livres chez les libraires. La diffusion concerne quant à elle les activités commerciales de promotion de l’ouvrage dans les différents points de vente. Ces deux métiers, très différents, sont complémentaires et souvent regroupés dans des entités que l’on nomme diffuseur-distributeur.

La « locomotive » Hachette

Comme pour les livres et leurs éditeurs, les diffuseurs-distributeurs sont loin d’être à égalité sur le plan économique. Les plus importants en France (Hachette, Interforum, Sodis et MDS) font tous partie des grands groupes d’édition qui dominent le secteur du livre – et parfois au-delà (voir l’encadré ci-dessous). « La diffusion constitue aujourd’hui, et depuis longtemps, la part centrale du système éditorial », souligne l’historien du livre et de l’édition Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles–Saint-Quentin-en-Yvelines. Un déséquilibre structurel qui peut décourager les diffuseurs-distributeurs indépendants. « Les libraires nous disent que c’est plus risqué de mettre en avant nos livres parce qu’ils ne sont pas sûrs de les vendre », note Benoît Vaillant, président de Pollen, qui travaille avec 400 éditeurs pour 3,5 millions d’ouvrages distribués par an. « On est comme un wagon qui suivrait la locomotive Hachette, 50 fois plus grosse que nous. »

Le poids économique des grands groupes de l’édition leur assure de truster les premières places du marché. Mais chaque médaille a ses revers. Isabelle Ménil est trésorière chez Interforum, filiale du groupe Editis. Déléguée centrale Force ouvrière, elle décrit des commerciaux (chargés de placer les livres chez les vendeurs) qui n’ont « même plus la place de loger les livres dans le coffre de leur voiture », conséquence selon elle de mesures d’économies de moyens précisément en décalage avec les objectifs fixés. Un commercial, qui souhaite rester anonyme mais assure « n’être pas le seul à penser ce [qu’il] pense », travaille chez Interforum depuis plus de 20 ans. Il décrit une course au chiffre, avec des objectifs fixés à la mi-mars, sur un marché de plus en plus tendu. « J’ai fait 4 % de chiffre d’affaires en plus par rapport à l’an dernier. Mais par rapport à l’objectif, je suis à -19 %. Ce n’est pas valorisant et ce sont des primes qui disparaissent. À titre personnel, j’ai “perdu” 2 000 euros cette année là-dessus. » Cette forme de « cannibalisation » des étals se fait donc, ici, au prix d’une concurrence accrue entre grands groupes et de conditions de travail plus éprouvantes pour les salariés de la diffusion.

Un cas d’école : le livre de Jordan Bardella

Ce que je cherche, de Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), tiré à 150 000 exemplaires, est un bon exemple de la façon dont un ouvrage peut traverser toute la chaîne du livre en étant « poussé » par un seul et même groupe. Édité en 2024 par Fayard, qui appartient au groupe Hachette, propriété de Vincent Bolloré, il est distribué puis diffusé par le groupe. Il a bénéficié d’une importante visibilité médiatique avant sa sortie, et s’est retrouvé en bonne place dans les points de vente Relay, qui appartiennent… à Vincent Bolloré. « Contrôler le maillon de sa propre diffusion-distribution, comme Hachette, ça vous assure forcément des débouchés importants en librairie », analyse Louis Wiart, qui souligne que ce sont les moyens financiers employés qui vont alors faire la différence.

Le livre de Jordan Bardella est un cas d’école : édité par le groupe Hachette, il a été largement mis en avant dans les points de vente Relay qui appartiennent également à Vincent Bolloré. (Crédits : TK Kurikawa / Shutterstock)

Compte tenu du pedigree de son auteur, classé à l’extrême droite de l’échiquier politique, cette autobiographie est aussi un cas d’école du rapport de force qui peut s’opérer entre les diffuseurs, prêts à faire des remises aux libraires indépendants en échange d’une promesse de grosses ventes, et ces derniers, qui cherchent à conserver leur liberté éditoriale. « J’aurais perdu beaucoup de clients si j’avais mis ce livre en rayon ! », s’exclame Amanda Spiegel, vice-présidente du Syndicat de la librairie française (SLF) et directrice de la librairie Folies d’encre, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). La droite et l’extrême droite sont en effet réduites à la portion congrue au conseil municipal de cette ancienne ville communiste. « Surtout, j’ai décidé d’arrêter de travailler avec les éditions Fayard », reprend Amanda Spiegel. Depuis que Vincent Bolloré a repris Hachette début 2024, il a installé à la tête de cette maison Lise Boëll, réputée pour avoir édité des ouvrages de personnalités d’extrême droite.

Amanda Spiegel n’a pas été la seule libraire en France à refuser de mettre en vitrine l’ouvrage du président du RN. Pourtant, certains d’entre eux se sont retrouvés à en vendre contre leur gré. Comment cela a-t-il été possible ? Grâce à la vente à l’aveugle, où le libraire ne connaît pas le titre, l’auteur, ou l’éditeur du livre. Des accords sont passés entre les diffuseurs et les libraires, que l’on appelle l’office. Ce mode d’approvisionnement permet aux libraires de recevoir des exemplaires d’un même diffuseur. Souvent, celui-ci fait miroiter une belle marge en échange d’une bonne visibilité pour son produit. Si le libraire ne vend pas, il peut renvoyer les exemplaires au diffuseur, qui s’engage à les reprendre.

« Le libraire sera tenté d’accepter, car il veut payer son loyer, son électricité, son personnel. C’est exactement ce qu’il s’est passé pour le livre de Jordan Bardella, prévendu dans les librairies pour en assurer le succès », décrypte Jean-Yves Mollier. Selon une étude menée par le cabinet Xerfi et publiée en 2024, les librairies sont très peu rentables, avec un bénéfice net autour de 1 % du chiffre d’affaires en 2022. Le prix de fabrication d’un livre coûte autour de 10 % de son prix de vente final ; l’ouvrage de Jordan Bardella est vendu un peu moins de 23 euros, il a donc coûté environ 2,30 euros par exemplaire à produire. « Il a fallu investir en fabrication autour de 200 000 ou 300 000 euros, auxquels il faut ajouter la publicité. Personne ne peut se permettre un tel investissement initial à part les grands groupes », conclut Jean-Yves Mollier.


Qui possède quoi  ? Liste non-exhaustive  

N°1 – Hachette Livre

  • Propriétaire : Groupe Vivendi, détenu par le milliardaire breton Vincent Bolloré, 14e fortune française

  • Maisons d’édition notables : Fayard, Grasset, Stock et JC Lattès, Hatier, Dunod, Larousse

  • Diffuseur-distributeur du groupe : Hachette Distribution, Hachette Diffusion

  • Possède aussi : les points de vente Relay, les médias CNews, Canal+, Europe 1, Le JDD,
    Le JDNews.

N°2 – Editis

  • Propriétaire : Groupe Czech Media Invest, propriété du milliardaire tchèque Daniel Křetínský

  • Maisons d’édition notables : Robert Laffont, Calmann-Lévy, Julliard, Nathan, Delcourt

  • Diffuseur-distributeur du groupe : Interforum

  • Possède aussi : Fnac-Darty (première librairie de France, premier actionnaire), Marianne, Usbek & Rica

N°3 – Média-participations Propriétaire : Groupe Mage Invest, détenu par la famille Montagne (PDG : Vincent Montagne)

  • Maisons d’édition notables : Seuil, La Martinière, Dupuis, Le Lombard, Dargaud, Fleurus

  • Diffuseur-distributeur du groupe : MDS

  • Possède aussi :  Michelin (premier actionnaire), Famille chrétienne

N°4 – Madrigall

  • Propriétaire : Antoine Gallimard

  • Maisons d’édition notables : Gallimard, Flammarion, Denoël, J’ai Lu, Les Éditions de Minuit, Mercure de France

  • Diffuseur-distributeur du groupe : Sodis, Union Distribution


La bibliodiversité, l’arme des indépendants

Ces procédés fragilisent les diffuseurs-distributeurs indépendants et, par ricochet, les éditeurs dans leur catalogue. « Pour chaque commande passée, on est environ 10 % plus chers qu’Hachette », admet Benoît Vaillant. Ainsi, un éditeur qui n’a pas les moyens de se distribuer ou de se diffuser lui-même se tournera plus volontiers vers les services des grands groupes. « Quand j’ai lancé Pollen dans les années 2000, il y avait une cinquantaine d’éditeurs indépendants, se rappelle son président. Le terrain de jeu de l’édition indépendante était très large. Aujourd’hui, on est une dizaine, peut-être encore moins, car l’édition indépendante s’est aussi concentrée du point de vue de la distribution. »

Les indépendants, on l’a compris, ne se battent pas à armes égales. Louis Wiart rappelle que « leur taux de mortalité sur 10 ans est très élevé. Il est plus facile aujourd’hui de se lancer dans l’édition, en revanche, il est devenu très compliqué d’accéder au marché, de se vendre en librairie. » Il cite une étude menée en 2023 par la Fédération des éditions indépendantes, selon laquelle le secteur de l’édition indépendante représente « 10 % du chiffre d’affaires, 20 % de l’emploi salarié, et 30 % des nouveautés publiées ». Le signe, selon Louis Wiart, d’une polarisation croissante qui ferait reculer la bibliodiversité – l’éventail de genres, d’auteurs, de collections et d’éditeurs – et notamment les ventes des auteurs « moyens », mais réguliers, pour ne laisser qu’une myriade de petits face à des best-sellers.

C’est pourtant bien à travers cette diversité que toute la chaîne de l’édition indépendante peut se démarquer, selon toutes les personnes interrogées à ce sujet. « C’est ça qui nous distingue des autres commerces », appuie Amanda Spiegel, qui insiste sur le fait qu’elle pourrait « remplir [ses] étals avec un seul genre, comme le polar ». Benoît Vaillant défend lui aussi cette approche : « On aimerait plus de place en librairie, mais on ne peut pas se lamenter. Notre boulot, ce n’est pas que de faire des cartons et des bouquins, c’est aussi défendre différents types de littérature et d’engagement. » 

Sollicitées pour expliquer leur stratégie de diffusion-distribution, les directions d’Hachette Distribution, d’Interforum et de la Sodis n’ont pas répondu à Émile. L’historien Jean-Yves Mollier, qui rappelle que « la part de liberté des libraires est réduite par leurs contraintes économiques », souligne ainsi le rôle central de la distribution-diffusion dans le choix proposé au public. « Plus qu’un simple wagon derrière la locomotive Hachette », Pollen, comme d’autres indépendants tels que Les Belles Lettres ou Harmonia Mundi, « se battent pour que les livres auxquels ils croient, et qu’on ne verra pas à Auchan ou chez Leclerc, arrivent en librairie. Pour cela, il faut leur rendre hommage ».

Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.


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Les armes des éditeurs indépendants

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