Les armes des éditeurs indépendants
Un quart des maisons d’édition françaises sont indépendantes, mais elles ne pèsent pas lourd face à une poignée de grands groupes. Ces petites structures rivalisent néanmoins de stratégies pour proposer leurs livres au grand public.
Par Thibault Le Besne (promo 24)
En 2024, les Éditions Reconnaissance ont publié deux ouvrages. Le géant Hachette, premier groupe d’édition en France, a quant à lui annoncé 15 000 parutions. Tandis que Reconnaissance déclarait environ 3 000 euros de chiffre d’affaires en 2024, Hachette dépassait les 2,8 milliards. Deux maisons, deux réalités.
En 2023, Isabelle Siac (promo 88) a cofondé Reconnaissance. Elle fait partie des quelque 2 500 maisons indépendantes françaises, parmi les 10 000 entreprises recensées par le Syndicat national de l’édition (SNE). D’après la Fédération des éditions indépendantes (Fedei), une maison d’édition est considérée comme indépendante si elle réalise moins de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires et qu’elle publie au moins un bilan comptable et un livre par an pour son compte.
Les maisons indépendantes réalisent 10 % du chiffre d’affaires du secteur. Loin, très loin devant, 10 groupes monopolisent presque 90 % du chiffre d’affaires de l’édition (voir encadré ci-dessous “Le Monopoly de l’édition). Comment exister en tant qu’indépendant face à des mastodontes comme Hachette, Editis, Média-Participations ou Gallimard-Madrigall, qui ont accaparé le marché ?
Des niches qui façonnent les identités
Le Tripode est l’une des maisons d’édition indépendantes les plus importantes du secteur. En 2024, l’entreprise a réalisé 1,2 million d’euros de chiffre d’affaires. « On ne pourra pas faire le jeu des enchères. On sait d’avance qu’on est battus, donc on a plutôt tendance à aller chercher les pépites à côté desquelles sont passés les grands groupes », confie Charlotte Bréhat, directrice de la maison fondée en 2012 par Frédéric Martin et qui a connu le succès dès 2015 en publiant L’Art de la joie, un roman d’une autrice italienne laissée de côté de son vivant et qui s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires en France. « On peut aller vers des paris un peu plus risqués parce qu’on est indépendant et qu’on peut mettre toute une équipe dessus », apprécie la directrice de la maison installée dans le quartier du Marais, à Paris.
“« Être indépendant permet de prendre des risques et ça peut créer de belles histoires. »”
En mai 2024, Forgotten Dreams a gagné son premier prix aux Imaginales, un festival annuel spécialisé dans les littératures de l’imaginaire, à Épinal. « Être indépendant permet de prendre des risques et ça peut créer de belles histoires », sourit Quentin Gassiat (promo 16), fondateur de la maison, en 2021. « Le prix, c’est pour une autrice qui a publié son premier roman et qui annonce une pentalogie. Un acteur rationnel économiquement n’aurait peut-être pas franchi le pas comme ça. » Quentin Gassiat s’est lancé dans la littérature de l’imaginaire et l’art urbain. Une niche qui permet de brandir une identité.
De leur côté, Isabelle Siac et son associée Ophélie Derlon ont décidé de dérouler le fil d’un concept, avec leurs Éditions Reconnaissance : raconter l’histoire de personnages secondaires, à travers des collections (« Mythes au féminin » et « Mythes au masculin ») et des podcasts sur l’addiction.
Les éditeurs indépendants ont deux arguments pour attirer des auteurs. Ils offrent des droits d’auteur plus élevés : de 8 à 20 % sur les ventes selon les éditeurs interviewés, contre les 6 à 8 % généralement proposés par les gros groupes. Surtout, ils promettent un accompagnement sur mesure. « Je sais que certains auteurs sont venus au Tripode pour le catalogue, mais aussi pour avoir une écoute à temps plein, assure Charlotte Bréhat. C’est hyper important pour un auteur. On en publie quelques-uns qui viennent de plus gros groupes. Le rapport à l’auteur n’est pas le même. Dans une grande maison, ils vont avoir beaucoup plus d’interlocuteurs pour un seul livre, car le travail est segmenté. Moi, je suis le projet de A à Z. »
“« Le rapport à l’auteur n’est pas le même. Dans une grande maison, ils vont avoir beaucoup plus d’interlocuteurs pour un seul livre, car le travail est segmenté. Moi, je suis le projet de A à Z. »”
Après avoir préparé un livre, il faut l’imprimer. Isabelle Siac a calculé qu’un titre est rentable au-delà de 1 000 ventes. Sa maison Reconnaissance commence donc par produire cette quantité précise pour chaque ouvrage. La prudence est de mise et l’objectif est de « minimiser le pilon », qu’elle considère comme « une aberration économique et écologique ». Signal plus qu’encourageant : cette année, le roman Moi, Europe, de Lenka Horňáková-Civade est parti en réimpression au bout de cinq mois seulement. « Je n’en reviens pas, je suis trop contente ! » Les autres éditeurs indépendants interviewés ont indiqué choisir des tirages d’un peu moins de 1 000 à 3 000 exemplaires.
Espaces de vente alternatifs
Alors que les grands groupes inondent les librairies de nouveaux livres chaque semaine, où vendre ses livres pour s’assurer d’être vu en rayons ? Isabelle Siac expose une idée originale : « On a développé des partenariats avec des lieux autres que des librairies, comme une grande salle de sport dans le 15e arrondissement de Paris et un hôtel à Porquerolles, et on vend nos livres avec une marge de 90 %, en édition très limitée, avec une belle jaquette. » Elle réfléchit aussi à développer la vente directe.
“« On a développé des partenariats avec des lieux autres que des librairies, comme une grande salle de sport dans le 15e et un hôtel à Porquerolles. »”
Les indépendants font le choix de la qualité. S’il reçoit une vingtaine de manuscrits chaque jour, Le Tripode ne sort que deux nouveautés par mois. Avec une stratégie précise. « On a quelqu’un à temps plein qui se charge de la relation librairies pour parler des nouveautés et du fonds. C’est le premier poste que Frédéric Martin a créé parce qu’il avait compris l’importance du lien avec les librairies indépendantes, détaille Charlotte Bréhat. Le catalogue du Tripode a besoin des librairies indépendantes, parce qu’on y fait 60 à 70 % du chiffre d’affaires et que ce ne sont pas des best-sellers. Si on laisse nos livres trois mois en grande surface et qu’après, ils disparaissent, ils vont mourir. Le travail des libraires se fait sur le long terme : ils les gardent et ils les défendent. »
Un travail de funambule
La maison Forgotten Dreams est distribuée en librairie depuis 2023. Une étape aussi cruciale que délicate. « C’est un choix qui t’oblige à grandir, développe Quentin Gassiat. Tu vas toucher plus de monde, tu es commandable depuis partout en France ; mais tu as aussi tous les coûts de la chaîne de distribution qui vont s’appliquer. Tu peux les gérer si tu vends beaucoup. Je suis au croisement. C’est à la fois une chance parce qu’être distribué me permettra de vendre beaucoup demain, mais quand tu es sur des petits tirages, tu ne peux pas faire ces économies d’échelle, c’est plus un poids qu’une opportunité. »
Le travail d’éditeur indépendant ressemble à celui d’un funambule. « On a trouvé un assez bon équilibre : c’est pour ça qu’on ne veut pas grossir, explique Charlotte Bréhat. Je ne souhaite pas publier plus de titres, embaucher plus de personnes. Si on met le doigt là-dedans, on ne va plus s’en sortir, on va devoir grossir à chaque fois, publier plus de bouquins, prendre d’autres gens pour les défendre, une boucle sans fin… » Le Tripode fonctionne avec quatre salariés à temps plein et deux apprentis. Quentin Gassiat est seul pour gérer sa structure.
La précarité agite le quotidien des éditeurs indépendants. Avec un chiffre d’affaires de 20 à 25 000 euros en 2024, le fondateur de Forgotten Dreams n’est « pas encore à l’équilibre ». Tout comme les deux associées de Reconnaissance, il ne se verse pas de salaire et utilise ses économies et son salaire gagné en parallèle chez M6. Ce qui est loin d’être une anomalie. D’après une enquête menée par le cabinet Axiales auprès de 278 maisons d’édition indépendantes pour la Fedei, 47 % des dirigeants exercent une autre activité simultanément. Des aides publiques leur permettent de s’en sortir ; 67 % des répondants à cette même étude ont perçu des aides publiques et privées pour un montant médian de 6 000 euros ; 64 % d’entre eux en reçoivent tous les ans.
Pour limiter l’incertitude, Sophie Caillat (promo 99) adopte un modèle économique innovant. Elle a réalisé deux levées de fonds, en 2019 et 2023, pour financer les Éditions du Faubourg. La dernière lui a permis de récolter 290 000 euros auprès de 95 actionnaires. « Je suis plutôt dans une phase d’investissement et de croissance, indique-t-elle. J’ai réalisé un chiffre d’affaires de 169 000 euros en 2024, mais j’ai perdu 40 000 euros. J’ai pu tenir grâce à la levée de fonds. » En plus d’avoir édité 51 essais d’actualité engagés depuis début 2020, l’ancienne journaliste de Rue89 propose des conférences avec ses auteurs, spécialistes de leur sujet, et « cherche un équilibre en essayant de développer les livres pour les entreprises ».
Les éditeurs indépendants aspirent à faire entendre leur voix. Le Syndicat national de l’édition (SNE) est parfois accusé de légitimer les intérêts des grands groupes. En réponse, la Fédération des éditions indépendantes (Fedei) a été créée en 2021. Elle réunit 500 adhérents. En février, elle a organisé à Bordeaux ses deuxièmes Assises nationales de l’édition indépendante, un événement suivi par la presse. Les éditeurs indépendants ont aussi pu profiter d’un tarif réduit pour exposer au Salon du livre : 690 euros ou 990 euros pour une table et deux chaises dans un espace spécial au Grand Palais. Sophie Caillat a saisi l’occasion pour représenter ses Éditions du Faubourg. Pendant trois jours, les réalités économiques des éditeurs se sont confondues et les « petits poucets » ont côtoyé les géants.
Le Monopoly de l’édition
Éprouvé par l’envolée des prix du papier, endetté et préparant sa succession, Michel Lafon cherche un actionnaire. Les grands groupes rôdent. La plus grande maison d’édition indépendante pourrait être absorbée avant la fin de l’année.
« Le secteur de l’édition est encore plus concentré que celui des médias, c’est très préoccupant », alerte Laëtitia Riss, rédactrice en chef du Vent se lève, à l’origine d’une cartographie des propriétaires du monde de l’édition, citée par le pure player Off Investigation. « Près de 80 % de la production éditoriale française est ainsi entre les mains de quatre grands groupes. » D’après le site spécialisé Livres Hebdo, en septembre 2024, 10 groupes étaient à l’origine de près de 90 % du chiffre d’affaires de l’édition en 2023. Actionnaires et propriétaires de nombreux médias, Vincent Bolloré et Daniel Křetínský possèdent les deux premiers groupes du secteur, Hachette et Editis.
“« Le secteur de l’édition est encore plus concentré que celui des médias, c’est très préoccupant. »”
Les grands groupes rachètent à tour de bras. En 2023, Albin Michel a acquis Humensis. Un plan social est lancé. L’objectif annoncé est de diversifier le catalogue. Pas de risque d’homogénéisation, d’après Olivier Bessard-Banquy, spécialiste des lettres et de l’édition contemporaines, professeur des universités à l’Université Bordeaux Montaigne, interviewé sur France Culture l’année dernière. L’éditeur Florent Massot, interrogé sur Blast, le contredit. « Selon une étude de l’Observatoire de l’économie du livre de 2023, les nouveaux auteurs ont 30 % de chances en moins d’être publiés par les grandes maisons d’édition depuis 2015. Cette tendance s’explique en grande partie par la concentration accrue du secteur, où les grands groupes préfèrent miser sur des valeurs sûres plutôt que d’investir dans la découverte de nouveaux talents. »
Et le risque d’idéologisation ? Les libraires s’en inquiètent. En juin 2024, 500 « libraires antifascistes » ont appelé à résister face à la montée de l’extrême droite dans la société. Les magasins Relay, eux aussi détenus par Vincent Bolloré, mettent en avant des ouvrages d’extrême droite. Fayard, filiale de Hachette, a publié un livre de Jordan Bardella après la prise de contrôle de la maison par Vivendi. Un second vient de paraître fin octobre. Pour contrer l’influence du milliardaire réactionnaire, 80 libraires ont signé une tribune en novembre 2024, intitulée : « Ne laissons pas Bolloré et ses idées prendre le pouvoir sur nos librairies ». Dans le cadre de la campagne « Désarmer Bolloré », des centaines de milliers de marque-pages ont été glissés dans les livres publiés par le groupe Hachette. Des marque-pages contre des milliards… La bataille ne se fait pas à armes égales.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

