Résister ou périr : les librairies indépendantes face au e-commerce
Le développement du e-commerce, mais également de la vente en grandes surfaces, menace l’avenir des enseignes indépendantes. Comment résistent les plus petits espaces ?
Par Alexandre Thuet Balaguer
Inaugurée au début de l’été 2024, boulevard Saint-Michel, la devanture du Verre Liseur attire l’œil. À l’intérieur, le murmure du percolateur se mêle au froissement des pages. Fabrice Birette, ancien professeur de sciences humaines pendant une quinzaine d’années à l’université, sert un café pendant que Fouad Akl, ex-assureur reconverti, recommande un roman. Ici, les clients franchissent le pas de la porte grâce au bouche-à-oreille ou par curiosité. Car la librairie-café, inaugurée au début de l’été, a été ouverte ainsi : sans boutique en ligne. « Le but était aussi d’animer le quartier », confie Fabrice.
Le pari des deux hommes : miser sur la relation directe, en multipliant les rencontres littéraires. Cinquante-sept événements avaient déjà été organisés en 2024, en dépit d’un démarrage ralenti par les Jeux olympiques et paralympiques. Quand l’écrivaine Béatrice Hammer est venue présenter son roman, en juin, la salle était pleine. Le Verre Liseur s’est imposé, dès ses premiers mois, comme un lieu de vie avant d’être un commerce.
Cette librairie n’est pas une curiosité : elle s’insère dans un paysage du livre qui tient debout, mais sur des bases de plus en plus fragiles. En 2023, selon GfK Panelsculture, 351 millions d’exemplaires neufs ont été vendus en France pour environ 4,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les librairies indépendantes – près de 3 000 établissements–, concentrent encore 40 % des ventes en valeur. Cette exception française s’explique notamment par un cadre juridique protecteur, favorisé par la loi Lang de 1981 qui garantit le prix unique du livre sur le territoire national.
Mais cette résistance n’endigue pas le glissement structurel en cours depuis 20 ans. Les grandes surfaces et les plateformes en ligne captent désormais près de la moitié du marché, imposant leur rythme et leurs marges. Le véritable danger n’est pas la baisse du lectorat, mais l’uniformisation des circuits : l’e-commerce, en facilitant l’achat, transforme le livre en simple produit de consommation. En parallèle, le rôle culturel des libraires s’érode, alors que leur marge de manœuvre se rétrécit chaque mois un peu plus face à des coûts fixes (à l’instar de l’électricité), qui se sont envolés ces dernières années.
Depuis la pandémie, un malaise persistant
Le choc du Covid a laissé des traces. Derrière la résilience affichée du secteur, la crise sanitaire a agi comme un révélateur. Selon un rapport de la commission des finances du Sénat publié en juillet 2025, 42 % des librairies ont bénéficié d’au moins une aide pendant la pandémie, contre à peine 9 % en temps normal. Ces soutiens, conjugués aux dispositifs généraux (chômage partiel, Prêts garantis par l’État, fonds de solidarité), ont permis d’éviter des faillites en chaîne, au prix d’une « surrentabilité temporaire », selon les mots du sénateur Jean-Raymond Hugonet.
Mais cette parenthèse s’est refermée brutalement. Dès 2022, la courbe du secteur s’est infléchie : les ventes ont ralenti, les coûts fixes ont repris leur ascension, et les échéances de remboursement des prêts ont commencé à peser sur les trésoreries. Le Sénat évoque aujourd’hui un retour à la normale inachevé, avec des marges parmi les plus faibles du commerce de détail.
Au-delà des chiffres, la période a laissé un sentiment de malaise chez les professionnels. Dans une tribune publiée par Livres Hebdo dès avril 2020, le libraire parisien Georges-Marc Habib dénonçait déjà l’inaction et la résignation du métier : « Si lire c’est résister, je ne comprends pas pourquoi nous n’avons pas montré au pays, lors de cette crise, ce que nous devrions être : des résistants. »
“« Si lire c’est résister, je ne comprends pas pourquoi nous n’avons pas montré au pays, lors de cette crise, ce que nous devrions être : des résistants. »”
Face à l’emprise du e-commerce, certains ont choisi de bâtir des contre-modèles. Des plateformes coopératives comme LaLibrairie.com, fondée par un collectif de libraires indépendants, cherchent à mutualiser les catalogues tout en laissant à chaque commerce la maîtrise de ses prix et de ses stocks. Le client commande sur le site, choisit son point de retrait ou la livraison à domicile, et la vente reste enregistrée chez le libraire.
Une loi mise à l’épreuve
Le cadre législatif, lui aussi, a tenté de se muscler. Porté par la sénatrice LR de l’Essonne Laure Darcos, un texte visant à « conforter l’économie du livre » a été adopté par le Parlement. Appliquée depuis octobre 2023, sa proposition de loi a introduit une mesure emblématique : des frais de livraison de 3 euros minimum pour toute commande inférieure à 35 euros, afin d’enrayer la guerre du « port gratuit » imposée par les géants du web. « Il faut rétablir un peu d’équité », plaidait la sénatrice lors des débats parlementaires. « On ne pouvait pas espérer un miracle. Au moins, la loi rappelle que le livre n’est pas un produit ordinaire », reconnaît un libraire parisien du 18e arrondissement.
Car les mécanismes de contournement par les mastodontes d’internet persistent. En octobre 2025, Amazon a annoncé un rabais de 5 % sur les livres neufs, à condition que les commandes soient retirées dans l’un de ses 3 000 points de collecte situés dans des commerces vendant des livres. Dans son communiqué, la responsable de la catégorie Livres d’Amazon.fr, Géraldine Codron, déclarait : « Nous sommes ravis de proposer désormais ce double avantage. » Pour les libraires, ce dispositif demeure d’autant plus illégal qu’il s’agit d’une réduction qu’eux-mêmes ne pourraient offrir.
“« De notre côté, on privilégie le contact direct avec de petits éditeurs et de jeunes auteurs »”
Au Verre Liseur, on mesure pleinement la pression politique de ces acteurs économiques. « De notre côté, on privilégie le contact direct avec de petits éditeurs et de jeunes auteurs », explique Fouad. « La dernière fois, une écrivaine qui publiait son premier roman est venue avec tous ses amis. C’était un vrai moment de partage. » En guise de réponse, voilà peut-être l’avantage comparatif que seules les librairies indépendantes pourront créer et offrir dans cette concurrence : le lien.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

