Pascale Ferroul : "La rémunération des auteurs est structurellement faible"
Romancière, prix SNCF 2004 du Premier Polar, plume de la présidente de la Région Occitanie/Pyrénées-Méditerranée, Pascale Ferroul (promo 90) est engagée de longue date pour une meilleure reconnaissance du travail des auteurs, maillon crucial de la chaîne du livre et, paradoxalement, le moins rémunéré.
Propos recueillis par Maïna Marjany (promo 14)
Vous avez présidé pendant plusieurs années l’association Autour des Auteurs, toujours active en Occitanie. Quelle est sa mission ?
L’association a été créée en 2004 pour rassembler et défendre les écrivains et traducteurs du Languedoc-Roussillon.
Son slogan, « Pas de livre sans auteur », part du constat paradoxal qu’un écrivain alimente toute la chaîne du livre (éditeur, imprimeur, distributeur, diffuseur, libraire) et qu’il est le seul maillon à ne pas pouvoir en vivre lui-même. Les fondateurs s’étonnaient que, dans un salon du livre, les vigiles soient payés, les traiteurs aussi… mais pas les écrivains, sans qui l’événement n’aurait pas existé !
Mettre en réseau les auteurs, les doter d’une visibilité et d’une force collective : c’était déjà un grand pas dans un univers où chacun est, par nature, isolé dans son travail d’écriture.
Très concrètement, pourquoi les auteurs ne parviennent-ils pas à vivre de leurs œuvres ?
Parce que leur rémunération est structurellement faible. Sur un livre vendu 20 euros, un auteur touche en moyenne 1 à 2 euros. Pour atteindre l’équivalent d’un SMIC net, il faudrait vendre au moins 20 000 exemplaires par an… Or le tirage moyen d’un roman en France est d’environ 3 000, et beaucoup se vendent plutôt à 1 000 exemplaires.
“« Selon le ministère de la Culture, seuls 5 à 8 % des écrivains parviennent à vivre de leurs droits d’auteur. »”
Selon le ministère de la Culture, seuls 5 à 8 % des écrivains parviennent à vivre de leurs droits d’auteur. Les autres cumulent ateliers, interventions en milieu scolaire voire emploi parallèle. C’est ce que montre très bien une étude du sociologue Bernard Lahire, La Condition littéraire [éd. La Découverte, 2006, NDLR]. Elle a pour sous-titre : « La double vie des écrivains ». Tout est dit !
Pourquoi la part dédiée aux auteurs est-elle si faible dans le prix d’un livre ? Quels sont les leviers d’amélioration possibles ?
Les droits d’auteur posent déjà en soi un problème, car l’auteur est rémunéré sur un pourcentage des ventes, autrement dit en fonction d’une activité commerciale qui ne dépend pas de lui… et pas pour son travail d’écriture ! Ensuite, le système qui fait dépendre son revenu d’un relevé de droits – pur formulaire déclaratif des ventes réalisées, produit par la maison d’édition elle-même – peut se révéler un vrai pousse-au-crime. Enfin, l’auteur est payé très tard par rapport à la date de remise du manuscrit, au printemps de l’année qui suit la publication du livre. Contrairement à d’autres artistes, il n’a pas le statut d’intermittent, donc ces périodes de travail invisible ne sont pas rémunérées.
Pour garantir le paiement de ses droits, il faudrait créer un organisme sur le modèle de la Sacem (pour les auteurs-compositeurs) qui prélèverait les droits d’auteur auprès des éditeurs et les reverserait aux écrivains. Cela fonctionne déjà très bien avec la Sofia, qui prélève les droits de prêt auprès des bibliothèques pour les reverser aux auteurs. Cette solution éviterait sûrement la tentation de l’autoédition. Car le travail éditorial est précieux !
Dans les pays anglophones, les discussions autour de la rémunération des auteurs sont plus répandues. En France, est-ce un sujet tabou ? Pourquoi ?
En France, on est encore gêné d’associer création et rémunération. Comme si écrire devait rester une passion noble, détachée de toute considération matérielle. On valorise la vocation quasi sacrificielle plutôt que la profession. Mais derrière le plaisir d’écrire, c’est du travail, des recherches, une exigence intellectuelle qui méritent reconnaissance et rémunération.
“« En France, on est encore gêné d’associer création et rémunération. Comme si écrire devait rester une passion noble, détachée de toute considération matérielle. »”
Les Anglo-Saxons abordent plus directement la question financière, sans considérer que cela ternit l’acte créatif. Des agents y sont chargés de négocier avec les éditeurs, ce qui pourrait être une piste à développer chez nous pour permettre aux auteurs de déléguer une tâche qui leur est pénible. Cela a commencé timidement – même si on a de grands agents comme François Samuelson ou Ariane Geffard –, mais les éditeurs ne voient pas forcément leur intérêt à franchir cette barrière culturelle.
Depuis la création d’Autour des Auteurs, en 2004, la situation de ces derniers s’est-elle améliorée ?
La charte des manifestations publiques que nous avons obtenue de l’agence régionale LR2L, créée en 2007 sous notre impulsion et devenue Occitanie Livre & Lecture, a permis une avancée majeure, avec des garanties de rémunération pour nos interventions en région. Les bonnes pratiques éditoriales sont encouragées, et Occitanie Livre & Lecture a pris le relais pour soutenir les auteurs dans leurs démarches. Elle structure en outre toute la filière régionale du livre. Pourtant, les écrivains restent des travailleurs précaires. La pandémie a davantage encore mis en lumière leur vulnérabilité économique, car ils ont été durement impactés par l’annulation des salons. Est-ce la société que l’on veut ?
De votre côté, comment continuez-vous de vous engager et de faire entendre votre voix ?
Un auteur fait entendre sa voix… en écrivant ! Je suis en train d’achever une fiction inspirée de l’affaire Cantat, mais traitée à la manière de Martin Amis dans La Flèche du temps. La narration inversée permet d’explorer de manière inédite la mécanique de la violence et d’interroger la place de l’écrivain face aux affaires criminelles.
“« La littérature aide nos sociétés à se remettre en question. Défendre les auteurs, c’est défendre la vitalité démocratique et culturelle. »”
La littérature aide nos sociétés à se remettre en question. Cette liberté créative doit être protégée. Défendre les auteurs, c’est défendre la vitalité démocratique et culturelle. Ce qui se passe outre-Atlantique devrait nous alerter !
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

