Marché du livre : la course à tout prix ?

Marché du livre : la course à tout prix ?

Prix Cabourg du roman, prix de Flore, prix des collèges et lycées de Charente, ou encore prix de la Page 111… Les trophées littéraires fleurissent au gré de communes, restaurants, écoles ou autres, habillant les romans élus de bandeaux rouges destinés à attiser la curiosité des lecteurs dans un marché de plus en plus saturé.

Par Claire Bauchart (promo 10)

Le fameux bandeau rouge signalant l’obtention d’un prix attire l’œil en librairie. (Crédits : Maïna Marjany / Émile)

« La lauréate de l’année précédente m’avait prévenue : tu vas voir, tu vas comprendre ce que c’est d’être une rock star. » Stéphanie Janicot (promo 89) se souvient encore avec précision de l’instant où elle a décroché le prix Goya pour son premier livre, Les Matriochkas (Zulma, 1996), devant un amphithéâtre comble, rempli d’élèves de Castres ayant pris part au vote. « Tout le monde s’est levé, a hurlé. C’était très plaisant, et surtout, cela m’a galvanisée pendant des années », poursuit la romancière, dont la bibliographie dépasse la vingtaine d’ouvrages.

« Un auteur n’est peut-être pas le même une fois qu’il a reçu un prix », rebondit Louise Danou, éditrice chez Albin Michel. « Cela est non seulement marqué sur son livre, mais aussi sur sa version poche, sur la page “Du même auteur” lors des publications ultérieures. Qu’il soit prestigieux ou confidentiel, un prix participe indéniablement à construire le rayonnement d’un écrivain. » 

En France, autant de prix littéraires que de fromages ? 

L’Hexagone compte en effet une myriade de prix, certains aux titres obscurs, à l’instar du prix littéraire de la Centrale Canine. « Chaque café, chaque lycée a son prix, commente Stéphanie Janicot. On était à 2 000 prix il y a quelques années, je me demande si on n’approche pas désormais les 3 000. » Une spécificité française ? « Pas complètement, car il y a le Booker Prize [prix littéraire britannique, NDLR], des prix italiens, espagnols. Mais ici, chaque village veut sa foire du livre, poursuit-elle. Tout cela fait de la France le pays du livre. » De fait, dans la contrée « de Voltaire et des salons littéraires, les prix constituent peut-être une sorte d’héritage », assure de son côté Nadine Straub, attachée de presse chez Calmann-Lévy. « Les membres des jurys aiment se réunir, débattre au sujet d’un texte. » Une particularité qui se reflète aussi côté libraires. « Si vous allez aux États-Unis, par exemple, il y en a beaucoup moins », complète Stéphanie Janicot.

Les prix d’automne, florilège d’espoirs et de ventes

Et de souligner que ces librairies donnent accès à une « offre incroyable », notamment au moment de la fameuse rentrée littéraire… « qui est, avec ses prix d’automne, là encore, très française », constate l’autrice, également membre, depuis 2021, du jury du Renaudot. Avec ses cousins Goncourt, Femina ou encore Interallié, ils rythment chaque année cette sacro-sainte période portant certains titres au zénith… de la critique, comme des ventes.

« Ces prix sont là pour faire marcher la librairie en septembre, octobre, novembre, décembre, pointe Stéphanie Janicot. Après l’été, vous avez les courses pour les enfants, vos diverses problématiques… A priori, il n’y a aucune raison d’acheter un livre. Mais le fait qu’il y ait ces prix, avec leurs listes successives, incite à aller en librairie. » L’attachée de presse Nadine Straub ne dit pas autre chose : « Ces grands prix, et tous ceux qui sont parfois méconnus, créent une émulation, un événement autour du livre, une médiatisation nécessaire. » 

Dans un marché ultra-concurrentiel, comme l’illustre encore la parution de quelque 484 romans entre mi-août et octobre 2025, les éditeurs, assez logiquement, scrutent les listes de ces prix. « Quelque part, complète Nadine Straub, c’est un peu comme lorsque vous devez choisir du vin en grande surface : les collerettes ou vignettes indiquant une distinction peuvent guider votre achat. » Un signal particulièrement bienvenu, entre autres, au moment de Noël. 

De quoi décupler les attentes des nombreux aspirants aux prix d’automne. « Quand on publie un auteur peu connu ou émergent lors d’une rentrée littéraire, il faut savoir pourquoi, expose Louise Danou. L’auteur doit avoir pleinement conscience de la concurrence induite par cette période, il faut qu’il ait envie d’y participer… et qu’il ne rêve pas. »  

Car certains succès peuvent en effet susciter des espoirs immenses. Selon l’institut d’études de marché GfK, entre 2019 et 2023, les livres primés par le Goncourt se sont vendus, en moyenne, à 577 000 exemplaires. Sur la même période, les ventes du Renaudot culminent à 211 000 exemplaires et à 157 000 pour le lauréat du Femina. Avec des disparités importantes d’un livre à l’autre… « Je relève que la façon dont un grand prix décuple les ventes se fait de plus en plus au prorata des ventes de l’ouvrage avant l’obtention du prix », assure Louise Danou. Dit autrement, si un prix auréole un livre qui ne se vend pas beaucoup, le roman en question tendra à se vendre certes davantage, mais sans pour autant atteindre la moyenne du prix littéraire donné.

Même dans des proportions variables, un prix demeure ainsi un levier de ventes. Lauréate du Renaudot Poche pour son roman La Mémoire du monde (Le Livre de poche, 2016), Stéphanie Janicot peut en témoigner : « Est-ce que cela a changé quelque chose dans ma carrière ? Je ne sais pas. Deux de mes livres publiés ultérieurement ont moyennement marché. Puis, trois autres ont bien marché. Mais La Mémoire du monde a une carrière : je le vends encore dans les salons. C’est devenu, grâce à ce prix, un long-seller », confie-t-elle.  

Jurés, écrivains, journalistes : un tout petit monde

Dans un tel contexte, les jurys de ces prix disposent d’une influence non négligeable… faisant naître des soupçons d’entre-soi, autre marronnier de la rentrée littéraire. « Si l’entre-soi signifie que tout le monde se connaît, dans un univers professionnel comptant quelques centaines de personnes, cela va vite, nuance Louise Danou. D’autant que les jurés de grands prix littéraires sont des auteurs publiés par des maisons. Plutôt qu’“entre-soi”, qui est un terme péjoratif, disons plutôt que c’est un petit monde. »  

Stéphanie Janicot ne nie pas cette réalité, se remémorant sa propre expérience de lauréate du prix Renaudot Poche : « Avec les années, je connaissais certains membres du jury, dont Patrick Besson qui m’avait dit : “Il faut que tu envoies ton livre.” Puis, avant l’annonce du résultat, certains m’avaient fait comprendre qu’il fallait que je sois libre le soir de la remise, même si tout peut toujours changer au dernier moment. » Pour elle, rien d’anormal : « Les membres du jury des prix majeurs d’automne sont des écrivains. Nous nous croisons tous et cela est inévitable ! Moi-même, cela fait 30 ans que je suis publiée, en plus, je suis journaliste littéraire. On a tous eu affaire les uns aux autres. » 

À ceux qui regrettent que les prix soient l’apanage des grandes maisons, appartenant à une poignée de groupes, l’écrivaine objecte : « Au Renaudot, c’est complètement faux. J’ai déjà soutenu des romans chez Buchet-Chastel, Finitude ou d’autres éditeurs. »  Pour Louise Danou, « il arrive que des petites maisons deviennent très fortes sur des prix, comme Philippe Rey, d’autres très installées peuvent être plus faibles certaines années. Mais s’il y avait un entre-soi véritablement contreproductif, on récompenserait de très mauvais livres. Or, s’il m’est arrivé bien sûr de ne pas aimer personnellement un livre lauréat, je n’ai jamais vu de vrai mauvais ouvrage décrocher un prix d’automne. »

De son côté, Stéphanie Janicot opère une distinction : « D’un côté, vous avez les prix d’écrivains qui adoubent leurs pairs. De l’autre, les prix de lecteurs. Cette année, par exemple, je vais me rendre à la délibération du Renaudot des lycéens, impliquant quelque 2 000 élèves. Là, pas d’entre-soi ». Même schéma pour le prix des lecteurs de Notre Temps, qu’elle pilote avec sa casquette de journaliste pour ce mensuel. « Même des prix qui ne sont pas connus à Saint-Germain-des-Prés apportent quelque chose, car à un moment donné, un jury s’est réuni pour distinguer un texte et cela aura toujours de la valeur et peut aider à faire boule de neige, à s’insérer dans un monde de lecteurs », abonde Louise Danou. Car tout éclairage, permis par un prix réputé ou non, semble bienvenu et permet de parier sur certains textes, a fortiori dans un marché du livre qui « fait face à une best-sellerisation terrible, avec une concentration des achats sur des auteurs connus ». Le reflet, sans doute, d’une époque et d’une guerre de l’attention qui opposent diverses formes de divertissement.

Marché du livre… ou de la fiction ? 

L’éditrice d’Albin Michel rappelle en effet que le roman doit, de plus en plus, se distinguer dans un écosystème mouvant. « La lecture est concurrencée par le temps consacré à d’autres loisirs culturels, le premier d’entre eux étant les séries. Et je ne parle même pas du temps passé sur Instagram, regrette-t-elle. Dans les années 1950, le cinéma était certes très important, mais on ne pouvait pas regarder quatre films par soir. La lecture a été un immense loisir au XXe siècle, mais aujourd’hui, c’est moins le cas. » 

Pour continuer de faire exister des livres à l’aune de cette révolution des usages, certains prix intègrent directement cette concurrence des écrans dans leur ADN, optant de fait pour un mode de fonctionnement très différent de leurs homologues plus traditionnels. Ainsi, le prix du Thriller Télé-Loisirs, lancé en 2024 par Prisma, maison mère du magazine disposant par ailleurs d’une entité éditant des primo-romanciers, a pour ambition de « dénicher de nouvelles voix du thriller avec (...) un fort potentiel d’adaptation audiovisuelle ». Le jury, présidé par Franck Thilliez, l’un des maîtres français du suspense, est également composé de représentants de StudioCanal Stories, le label de Canal + dédié aux adaptations pour le cinéma ou la télévision. « Le livre est en concurrence avec la fiction au sens large », complète Vesna Veljkovic, responsable business développement et numérique chez Prisma Media, en charge des prix littéraires du groupe, arguant que l’écriture « tend à être de plus en plus visuelle et que les mondes littéraire et audiovisuel s’influencent beaucoup plus qu’avant. D’ailleurs, quand nous recherchons des couvertures, nous regardons, outre les sorties de nos concurrents directs, les affiches de séries diffusées par Netflix, Prime, etc. » Autre exemple : le lancement récent du prix littéraire de Vanity Fair, « au carrefour des livres, du cinéma et des séries télé », comme l’indique le magazine. L’objectif du jury, composé notamment de la vice-présidente des contenus de Netflix : « Au-delà des qualités formelles d’écriture et de narration des récompenses classiques, il s’agit de distinguer des livres qui portent en eux la promesse d’un film ou d’une série. »

Ces initiatives semblent épouser l’air du temps et marquer les contours des combats imminents de l’édition : au sortir de l’été, certaines stations du métro parisien se tapissaient de publicités mettant en avant le nouvel opus de Dan Brown, publié par JC Lattès. Si ce pilier de l’édition égrène ses nombreux succès sur son site internet (« Un prix Interallié avec Serge Bramly, un prix Renaudot et un Goncourt des lycéens pour Delphine de Vigan, deux prix des Libraires, dont celui de Marc Dugain… »), il n’en avait pas moins trouvé une phrase révélatrice pour promouvoir le dernier-né de l’auteur du Da Vinci Code auprès des usagers des transports : « Le livre qui va mettre sur “pause” vos séries en cours. Binge-readez pendant des heures. » 

Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.


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