Thierry Balzacq : "Nous vivons un moment de bascule géopolitique inédit"

Thierry Balzacq : "Nous vivons un moment de bascule géopolitique inédit"

Quelques mois après son arrivée à la tête de l’école, Luis Vassy a lancé un comité exploratoire sur « les Relations Internationales, études de sécurité et de défense à Sciences Po », coprésidé par Florence Parly (ex-ministre des Armées) et Thierry Balzacq (professeur des universités à Sciences Po). L’objectif étant de « repositionner Sciences Po comme un acteur majeur des études stratégiques et des Relations Internationales ». Le comité a rendu son rapport en décembre dernier. Émile s’est entretenu avec Thierry Balzacq pour en connaître les contours. 

Propos recueillis par Bernard El Ghoul (promo 99) et Maïna Marjany (promo 14) 

Thierry Balzacq est professeur des universités à Sciences Po. Il a coprésidé le comité exploratoire sur « les Relations Internationales, études de sécurité et de défense à Sciences Po ». (Crédits : Pierre Morel / Sciences Po)

Quelle était la feuille de route confiée par Luis Vassy au comité exploratoire sur les Relations Internationales, études de sécurité et de défense ?

Le comité exploratoire était composé de 23 personnalités, à la fois des secteurs public et privé, mais majoritairement du monde universitaire. La mission qui nous a été confiée, en juillet 2025, était très claire : identifier quelle serait la meilleure configuration institutionnelle pour faire de Sciences Po l’université de référence, en Europe et au-delà, sur les questions de Relations Internationales, de sécurité et de défense. 

Cette mission découle d’un constat de manque qui vient d’une situation assez paradoxale. Sciences Po forme les élites, non plus seulement françaises aujourd’hui, mais mondiales, et un des secteurs les plus attractifs parce qu’il y a une demande sociale forte, ce sont les enjeux de Relations Internationales, de sécurité et de défense. En contre-jour, Sciences Po manque de visibilité et d’impact scientifique en Relations Internationales, mais aussi au niveau du lien avec les acteurs publics ou privés. Il n’y a plus de centre consacré principalement à l’étude des Relations Internationales à Sciences Po depuis maintenant un demi-siècle, alors même que 60 % des candidatures en thèse en science politique relèvent de cette spécialisation et que les enseignements dans ces domaines, quel que soit le cycle ou le campus font salle pleine.

Après plusieurs tentatives inabouties sous les anciennes directions, le nouveau directeur, Luis Vassy, qui avait fait de l’étude des nouvelles conflictualités une des priorités de sa politique scientifique, a permis de placer la question au niveau stratégique. Il faut dire aussi que la situation internationale rendait nos carences plus difficiles à dissimuler. 

« Le nouveau directeur, Luis Vassy, qui avait fait de l’étude des nouvelles conflictualités une des priorités de sa politique scientifique, a permis de placer la question au niveau stratégique. »

Dans le rapport rendu à Luis Vassy en décembre dernier, le comité est arrivé à la conclusion que « Sciences Po n’est pas assez équipée pour apporter une réponse significative et efficace à ce moment géopolitique ». Comment définir ce moment que nous sommes en train de vivre ? Qu’a-t-il d’inédit ?

Bien que singulier, ce moment s’inscrit dans une trajectoire historique. La guerre en Ukraine ne peut être détachée de l’histoire de la guerre froide. Mais il y a tout de même quelque chose d’inédit. Certains observateurs ont utilisé des expressions qui sont des façons assez pertinentes de saisir le moment : « rupture stratégique », « nouvelles conflictualités », « l’heure des prédateurs » (Giuliano da Empoli). Toutes ces expressions capturent une partie du phénomène. Je le qualifierais, pour ma part, de moment de basculement. Des termes qui ne désignent pas un simple changement de position, mais une perte d’équilibre, parfois un changement de nature, susceptible de conduire à une chute. 

On vit ce basculement à plusieurs niveaux et tout particulièrement celui des alliances historiques. Ainsi, pendant longtemps, l’OTAN apportait une stabilité que les Européens considéraient comme acquise. Nul ne peut dire ce qu’il restera de son poids politique dans quelques années. Par ailleurs, un autre signal de ce basculement s’observe dans toutes les initiatives qui visent à saper l’architecture institutionnelle de la gouvernance mondiale. C’est à travers ce prisme qu’il faut lire la création d’institutions internationales parallèles, en marge du système onusien. La Chine y avait déjà recours depuis des années et, désormais, les États-Unis s’y mettent aussi avec le lancement du Board of Peace (Conseil de paix) par Donald Trump.

On assiste également à une renucléarisation spectaculaire du discours militaire et des pratiques, à un retour de la question de l’extraction des ressources naturelles par la force, quelque chose que l’on pensait appartenir aux guerres coloniales et d’empire… Enfin, la résurgence de la course aux armements et l’accélération des usages de l’IA dans les grands secteurs de la défense, de la sécurité et de la diplomatie viennent bouleverser non seulement les outils, mais aussi les normes qui sous-tendent ces pratiques. 

Face à ce basculement stratégique, que nous manque-t-il aujourd’hui à Sciences Po pour le comprendre et l’analyser ? 

Le comité a été très surpris par l’ampleur du décrochage scientifique de Sciences Po, non seulement par rapport à nos concurrents internationaux, mais aussi par rapport à des institutions nationales. La production scientifique menée en Relations internationales est peu visible ; la qualité des individualités n’arrive plus à masquer les capacités de l’institution. Cela est lié essentiellement à un second facteur : une masse critique bien trop faible dans le domaine. Par exemple, moins de 2 % des effectifs de la faculté permanente occupent des postes en sécurité internationale et/ou défense. Bref, notre contribution à l’effort de recherche dans ces domaines est limitée.

Enfin, le troisième élément qui a alerté le comité est un étiolement de la relation entre la recherche fondamentale sur ces enjeux et le monde de la pratique. Alors même que Sciences Po accueille énormément de chargés d’enseignement praticiens, ils côtoient très peu le monde de la recherche. Ces deux univers se succèdent devant les étudiants, mais ils ne se parlent presque pas et apprennent peu les uns des autres.

D’autres établissements, en France ou à l’international, sont-ils mieux dotés ? Des écoles de commerce, telles que l’ESCP, créent même des instituts de géopolitique… Quels sont les modèles dont pourrait s’inspirer Sciences Po ?

Vous avez raison ; la situation de Sciences Po devient d’autant plus intenable que d’autres institutions ont, elles, investi massivement et continuent de le faire. L’Université de Leiden aux Pays-Bas, par exemple, a créé en 2016 une école sur la sécurité et les affaires globales. En à peine 10 ans d’existence, la faculté permanente a grimpé à une cinquantaine de personnes. 

C’est assez difficile de choisir un modèle, car le fonctionnement de Sciences Po est particulier, puisque la recherche part des centres : ce sont les unités de base de la vie intellectuelle de l’établissement. Dans la majorité des autres pays développés où les Relations Internationales sont reconnues comme une discipline à part entière, le fonctionnement est plutôt articulé autour des écoles ou des départements, avec une faculté permanente étoffée.

Plusieurs modèles on fait leurs preuves et on pourrait y prélever des éléments d’inspiration sans les imiter. Par exemple, le Belfer Center for Science and International Affairs de la Harvard Kennedy School, qui est un modèle de recherche fondamentale en contact avec les praticiens, dans le cadre et à partir des paramètres scientifiques de l’université. En Europe, le King’s College dispose d’une école de sécurité avec une faculté permanente de plus de 100 enseignants-chercheurs – certainement la concentration de chercheurs, de professeurs et d’étudiants la plus élevée dans le monde. À Singapour ou au Canada, d’autres écoles se sont imposées comme des hauts lieux de la recherche et de l’enseignement en Relations Internationales, sécurité et défense.

Quelles sont les principales recommandations du comité ?

Pour que Sciences Po puisse rapidement se positionner et reprendre une phase ascendante dans ces domaines, la recommandation essentielle du comité est la création d’une structure distincte, clairement identifiable, attractive et visible à l’international, agile et avec des marges de croissance. Le comité considère qu’il faudrait s’appuyer sur les forces existantes, notamment PSIA, mais également sur tous nos atouts en matière de formation – et ils sont nombreux ! La forme finale de la structure est évidemment laissée à l’appréciation de Sciences Po, mais je note que pour l’ensemble des membres, la création d’un centre de recherche autonome apparaît comme le scénario minimal, le noyau de base à partir duquel on peut construire une offre satisfaisante pour Sciences Po.

« Pour que Sciences Po puisse rapidement se positionner, la recommandation essentielle du comité est la création d’une structure distincte, clairement identifiable, attractive et visible à l’international, agile et avec des marges de croissance. »

Et quel est désormais le calendrier de mise en œuvre de ces recommandations ?

Le rapport a été rendu au directeur en décembre dernier. Luis Vassy est actuellement en train de le transmettre aux différentes instances de Sciences Po, qui doivent ensuite l’étudier et statuer. Un centre de recherche, c’est une création universitaire collective. Mais nous allons tous devoir travailler avec méthode et dans des conditions restrictives, car à l’urgence scientifique s’est ajoutée une urgence géopolitique et démocratique. Sciences Po ne peut pas être absente de cet espace intellectuel crucial pour la société.

Cet entretien a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

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