Kazakhstan, l’ambition de créer un nouvel eldorado universitaire
Depuis plusieurs années, le Kazakhstan cherche à attirer toujours plus d’étudiants étrangers pour devenir un hub académique régional. Avec la guerre en Ukraine, le pays profite de la suspension des partenariats entre universités russes et occidentales pour séduire davantage d’Européens. Une stratégie qui s’inscrit dans les efforts du régime pour équilibrer sa politique étrangère et diversifier ses relations.
Par Driss Rejichi (promo 23)
Devant un dortoir de l’Université Ablai Khan, à Almaty, les étudiants étrangers qui rentrent des cours pressent le pas pour s’abriter de la neige. L’hiver, le thermomètre descend souvent en dessous de zéro dans la plus grande ville du Kazakhstan, considérée comme la capitale culturelle d’Asie centrale. « Je cherchais un pays russophone, mais je ne connaissais pas grand-chose de la région », se rappelle Leda Sambo, une étudiante italienne en traduction arrivée en septembre dernier pour deux semestres. « C’est le partenariat signé avec mon université à Milan qui a facilité mon choix et mon arrivée dans le pays. » Leda partage son dortoir avec des étudiants coréens, belges, afghans, français, inscrits en cursus ou en échange à l’Université Ablai Khan, spécialisée dans les relations internationales et les langues étrangères. Au total, 700 élèves, soit 10 % de la population de l’université.
« Nous voudrions voir plus d’Européens ou d’Américains », explique Tansholpan Abdіgappar, directrice du bureau de la coopération internationale, qui déplore le manque de connaissances ou les préjugés des étudiants occidentaux sur le pays. L’Université Ablai Khan porte le nom d’un des derniers dirigeants kazakhs avant la colonisation russe. À l’image du reste du pays, la majorité des étudiants étrangers y sont chinois ou centre-asiatiques.
“Sur les 121 partenariats en place, 32 le sont dans des pays de l’Union européenne, de l’Irlande à la Bulgarie en passant par la France.”
Tansholpan Abdіgappar se rend régulièrement en Europe dans le but de donner de la visibilité à son université, nouer de nouveaux accords et diversifier le contingent. Sur les 121 partenariats en place, 32 le sont dans des pays de l’Union européenne, de l’Irlande à la Bulgarie en passant par la France. « Cette année, nous sommes en train d’implémenter deux doubles diplômes avec des universités en Chine, en Indonésie, mais aussi à Milan et Naples », se réjouit Tansholpan.
Les efforts de l’Université Ablai Khan s’inscrivent dans un mouvement d’ouverture de l’enseignement supérieur kazakh, soutenu par l’État : création de bourses pour les étudiants étrangers en 2019, multiplication des forums académiques et implantation d’une trentaine de filiales d’universités étrangères – dont les deux tiers après 2022. En 2025‑2026, le ministère de l’Éducation affirme avoir atteint un nouveau record de 35 000 étudiants internationaux, tout en ambitionnant d’en accueillir plus de 100 000 à l’horizon 2029.
Environnement russophone et multiethnique
Al-Farabi est la plus grande université du pays. Sa grande tour esr parée d’ornements traditionnels kazakhs, (Crédits : Alexandru Panolu / Wikimedia Commons)
Sur les hauteurs d’Almaty, la grande tour de l’Université Al-Farabi, parée d’ornements traditionnels kazakhs, accueille environ 7 000 étudiants étrangers. « Chaque année, leur nombre augmente de 8 à 10 % », précise le recteur Zhanseit Tuimebayev.
La plus grande université du pays attire principalement des étudiants d’Asie centrale, de Chine et d’Inde, mais aussi de plus en plus d’Européens. « Les universités profitent de l’effondrement des partenariats avec la Russie », juge Noémie (un prénom d’emprunt), étudiante en affaires internationales à l’IEP de Bordeaux, en échange pour un semestre à Al-Farabi. Son master devait initialement lui permettre de passer un an à l’Université de l’amitié des peuples de Moscou. Comme beaucoup d’autres écoles européennes, après l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, et la rupture du double diplôme, l’IEP se tourne vers Al-Farabi pour maintenir sa maquette pédagogique. Noémie y suit des cours de master en langue russe, dans une classe d’élèves locaux. L’étudiante reconnaît que cet échange à Almaty représente « une opportunité d’ouvrir nos horizons et de décentrer nos regards de la Russie, ce qui sera un plus dans nos dossiers ».
Sciences Po Paris s’est aussi tournée vers Al-Farabi pour pallier la suspension des échanges en Russie. Un accord a été signé « fin 2022, pour un début à la rentrée de septembre 2023 », précise Pauline Couteau, responsable des affaires internationales pour l’Asie centrale. Au total, 13 étudiants ont déjà effectué un échange au Kazakhstan, dont six pour l’année universitaire 2025-2026.
Comme Noémie et Leda, une grande partie des étudiants européens au Kazakhstan projetaient de se rendre en Russie. Indépendant depuis 1991, peuplé de dizaines d’ethnies (dont 75 % de Kazakhs), le pays reste le plus russophone d’Asie centrale, en particulier à Almaty. Animée par ses concerts, ses musées et ses restaurants huppés, la ville accueille plus de 18 000 étudiants étrangers. Ils baignent dans un environnement bien plus russophone que dans la capitale, Astana, où vivent 4 000 élèves internationaux. Le reste se répartit entre les villes de province, sur l’ensemble du vaste territoire kazakh (le neuvième plus grand au monde).
« Nous avons aussi beaucoup d’étrangers qui souhaitent apprendre le kazakh, même des Européens », tempère Tansholpan Abdigappar. « C’est une langue rare à l’international, qui me permettra de travailler avec des entreprises de mon pays souhaitant s’installer ici », explique Li Ruier, une étudiante originaire de Xi’an, dans le centre de la Chine.
Une lente mais nécessaire adaptation académique
Dirigé fermement par le président Kassym-Jomart Tokaïev, le Kazakhstan fonctionne sur la base d’une lourde bureaucratie. « Je ne dirais pas que notre système est compliqué, mais nous savons que c’est très différent des pays de nos étudiants et nous nous sentons la responsabilité de les accompagner dans les démarches », explique Tansholpan Abdigappar. Alors que les vacances approchent, cette dernière voit défiler dans son bureau les étudiants devant remplir les formalités administratives pour quitter temporairement le pays ou prolonger leur visa. Noémie déplore quant à elle les lourdeurs administratives auxquelles elle a été confrontée. À chaque fois de « petits problèmes » comme la non-inscription sur les listes d’examens, mais qui « font perdre beaucoup de temps ».
“L’ensemble de cette stratégie académique s’inscrit dans la politique étrangère « multivectorielle » du président Tokaïev, équilibrant les relations du Kazakhstan avec les puissances voisines comme lointaines.”
Le Kazakhstan cherche aussi à attirer davantage de professeurs étrangers, encore rares dans le pays, alors que la seule université à faire partie du top 200 au classement QS est Al-Farabi (166e place). « L’avantage, c’est que nos étudiants kazakhs sont très accueillants, car curieux de rencontrer des Occidentaux », assure de son côté Tansholpan Abdigappar. Cette année, elle assure avoir reçu un nombre record de candidatures pour participer au Buddy program (un programme de parrainage international) de l’université.
Il faut dire que faciliter l’accueil des étudiants étrangers est devenu une priorité nationale. L’ensemble de cette stratégie académique s’inscrit dans la politique étrangère « multivectorielle » du président Tokaïev, équilibrant les relations du Kazakhstan avec les puissances voisines comme lointaines.
Alors que les échanges avec l’Europe et la Chine s’accélèrent dans des domaines stratégiques comme l’énergie, les autorités entendent capitaliser sur leurs alumni issus de ces régions. En novembre 2025, le président Tokaïev annonçait d’ailleurs un programme visant à faciliter le recrutement des diplômés étrangers d’universités kazakhes, faisant des étudiants internationaux un élément toujours plus central de son soft power.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

