La mort, un business comme les autres ?

La mort, un business comme les autres ?

La dérégulation du secteur et les tendances démographiques assurent des décennies prospères aux entreprises funéraires en France. Mais les associations de consommateurs alertent face aux abus en tous genres.

Par Raphaël Georgy (promo 17)

Le secteur des pompes funèbres est fortement concentré dans les mains de deux leaders, OGF et Funecap, qui organisent à eux deux une cérémonie d’obsèques sur trois. (Crédits : Lionel Allorge)

Jamais le secteur funéraire n’a été aussi florissant. Et les perspectives d’avenir le sont tout autant. Depuis les années 2010, la hausse de la mortalité est une tendance de fond en France, conséquence du vieillissement de la population, en particulier des générations nées après la Seconde Guerre mondiale. En 2019, la France enregistrait 612 000 décès ; à l’horizon 2050, l’Insee prévoit un pic à 773 000 décès annuels, avec une progression continue d’ici là. Voilà qui promet une croissance régulière des volumes d’environ 1 à 2 % par an pour les entreprises funéraires, qui bénéficient d’une rente de situation démographique.

Le secteur funéraire en France est estimé à 2,5 milliards d’euros en 2023 selon l’Insee. Mais si l’on inclut toute la chaîne de valeur, comme les fleurs, la marbrerie ou les assurances, ce chiffre dépasse les trois milliards d’euros. Le secteur constitue une source d’emplois non délocalisables – environ 25 000 personnes –, entre conseillers et agents funéraires, maîtres de cérémonie, thanatopracteurs, marbriers et graveurs.

Mais le secteur est fortement concentré dans les mains de deux leaders, OGF et Funecap, qui organisent à eux deux une cérémonie d’obsèques sur trois. Tous les deux sont aux mains de fonds d’investissement et de pension, notamment canadiens et britanniques. Car la vitalité insolente du secteur attire les investisseurs en quête de rentabilité et de stabilité. Durant la crise du Covid-19, alors que l’économie mondiale vacillait, le chiffre d’affaires du groupe OGF a bondi de 7 % entre 2020 et 2021, démontrant sa capacité à transformer la mortalité exceptionnelle en profit immédiat.

Du monopole de l’Église à un duopole

Pour comprendre cette concentration du marché, il faut remonter au siècle dernier. En 1904, la loi retire à l’Église catholique le monopole dans l’organisation des obsèques pour le confier aux communes. La IIIᵉ République souhaite diminuer l’influence du catholicisme et garantir le pluralisme. Chaque maire devient responsable du « service extérieur des pompes funèbres ». Mais la grande majorité des communes n’ont pas les moyens d’assurer ce service elles-mêmes et le délèguent à des entreprises privées. C’est dans ce cadre qu’a prospéré une entreprise hégémonique : les Pompes funèbres générales (PFG) qui, grâce à des contrats de concession de longue durée, se sont retrouvées en situation de quasi-monopole sur une grande partie du territoire français. C’était sans compter sur la famille Leclerc. Michel, frère d’Édouard Leclerc, mène une guérilla juridique au nom de la liberté du commerce, et convainc les parlementaires que ce monopole crée des tarifs beaucoup trop élevés et opaques. La citadelle s’effrite puis tombe, le 8 janvier 1993. Par la loi, les familles sont désormais libres de choisir un opérateur funéraire parmi ceux qui sont habilités par la préfecture, et les communes ne peuvent plus accorder l’exclusivité de l’organisation des obsèques à un seul prestataire. Hélas, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes.

Après une phase d’effervescence où de nombreux acteurs indépendants se sont lancés, le coût des funérariums et crématoriums, mais aussi la complexité normative, ont favorisé les grands acteurs. Le secteur est marqué par un duopole : OGF est l’héritier des Pompes funèbres générales ; et Funecap, créé en 2010. Ce dernier venu a bâti sa croissance presque exclusivement en rachetant plus de 250 entreprises indépendantes. Souvent, les grands groupes se gardent bien de changer l’enseigne afin de maintenir l’illusion d’une entreprise familiale de proximité. Mais en coulisses, les processus sont bel et bien industrialisés et les prix ne baissent pas nécessairement. Toutefois, il faut avoir conscience que le secteur funéraire nécessite des investissements lourds (chambres funéraires, crématoriums, mise aux normes), qui sont souvent impossibles à porter pour des acteurs isolés.

Coûts élevés et fragilité émotionnelle

Toujours est-il que le coût des obsèques en France se situe dans la fourchette haute en Europe. Selon l’UFC-Que Choisir, en 2024, le prix moyen d’une inhumation se situe entre 3 350 et 4 200 euros, sans compter le monument ou la concession. Une crémation, entre 3 609 et 3 986 euros. En région parisienne, les tarifs sont généralement 20 à 30 % plus élevés que dans les autres régions. 

Pendant longtemps, la norme dans la communauté musulmane de France était le rapatriement du corps vers le pays d’origine, ce qui occasionne des frais supplémentaires : 2 500 à 3 000 euros pour un rapatriement vers le Maghreb ; jusqu’à 5 000 euros pour l’Afrique subsaharienne, comme le Sénégal ou le Mali. Mais les descendants y recourent de moins en moins : selon les régions, la demande d’inhumation locale atteint 40 % des demandes chez les musulmans, selon l’Association des Algériens de l’Isère.

Mais quelle que soit la conviction religieuse, le manque d’anticipation et l’émotion placent souvent les consommateurs en position de faiblesse, voire d’extrême fragilité. Il est très difficile pour une famille de refuser une prestation ou de négocier un prix sans avoir l’impression de manquer de respect au défunt. D’autant que les obsèques doivent être organisées très vite : légalement, dans les six jours. « L’endeuillé, que l’on est forcé d’appeler “client”, est captif », écrivent les journalistes Brianne Huguerre-Cousin et Matthieu Slisse, coauteurs de l’enquête Les Charognards (Seuil, 2025), qui décrit par le menu la marchandisation de la mort. « Les obsèques comptent en effet parmi les dépenses parfaitement obligatoires. On ne pousse pas la porte d’une agence de pompes funèbres parce qu’on le veut, mais parce qu’on le doit. Éprouvés par le deuil, parfois en état de choc lorsque le décès survient de manière parfaitement inattendue, et pressés par le temps, les proches abandonnent le plus souvent leurs réflexes habituels de consommateurs. Ainsi, là où la concurrence est généralement présentée comme un avantage permettant de choisir l’opérateur le moins cher, celui dont les produits sont de la meilleure qualité ou encore la boutique où les vendeurs sont les plus sympathiques, dans le cas des services funéraires, elle a des effets très limités tant la rationalité des acheteurs est mise à mal. »

Si bien que de nombreux abus sont recensés chez ces entreprises, sous haute surveillance. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a relevé des anomalies chez un tiers des opérateurs contrôlés entre 2022 et 2024. Devis non conformes qui ne distinguent pas les prestations obligatoires et facultatives, publicités trompeuses sur les contrats obsèques, pratiques commerciales agressives dans les hôpitaux ou les maisons de retraite : des amendes administratives et des injonctions de mise en conformité sont régulièrement prononcées. Face à un marché immobile, des entreprises tentent d’innover et de casser les prix.

Tentatives de disruption

D’abord grâce au numérique. La start-up Advitam, qui se présente comme des pompes funèbres responsables, propose d’organiser les obsèques en ligne et par téléphone, sans agence physique, en promettant des tarifs 25 à 50 % moins chers que les acteurs traditionnels. D’autres entreprises se lancent dans les solutions logicielles aux pompes funèbres indépendantes pour gérer leur activité et leur présence en ligne, afin de rivaliser avec les concurrents. D’autres encore se positionnent sur le créneau de la cyber-succession. Alanna se présente comme une plateforme sociale du décès et permet aux familles de créer un espace privé pour annoncer le décès, centraliser les condoléances, partager les souvenirs et organiser la cérémonie. GrantWill s’occupe du patrimoine numérique, c’est-à-dire des réseaux sociaux, mails et photos du défunt après sa mort, et transmet même ses dernières volontés à des « anges gardiens » désignés.

Mais les demandes évoluent aussi du côté des consommateurs, de plus en plus soucieux de l’impact écologique. Une crémation émet en moyenne l’équivalent de 3 % de la consommation annuelle de carbone d’un individu. D’où l’émergence de nouvelles pratiques. Les cercueils en carton, fabriqués avec des fibres de cellulose, sont présentés comme l’alternative écologique ultime : biodégradables, légers et surtout moins cher (300 à 900 euros contre plus de 1 200 euros pour du chêne massif). L’humusation consiste, elle, à transformer le corps en terreau fertile en quelques mois, grâce à des micro-organismes, sans passer par le feu ou la chimie. Bien qu’interdite en France, cette pratique est très populaire dans certains milieux écologistes qui défendent sa légalisation. Mais l’aquamation, pour sa part (qui dissout le corps dans un bain d’eau et de produits alcalins chauffés), est une méthode peu énergivore et déjà autorisée dans certains pays anglo-saxons.

Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 d’Émile, paru en novembre 2025.



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