Julie Brafman, plume des prétoires
Chroniqueuse judiciaire au quotidien Libération, Julie Brafman (promo 09) a remporté le 87e prix Albert-Londres de la presse écrite en octobre 2025 pour une série de six articles parus au cours de l’année 2024-2025. Cette prestigieuse distinction du journalisme francophone récompense pourtant rarement les « plumes des prétoires » et sacre, en général, le grand reportage ou la couverture internationale.
Par Adèle Audouy
Diplômée de Sciences Po (Master Affaires publiques) et de l’Institut français de presse (IFP), Julie Brafman commence sa carrière comme pigiste dans plusieurs rédactions (VSD, Le Nouvel Obs, Slate, L’Express, …). Elle travaille entre 2013 et 2014 comme enquêtrice et réalisatrice pour l’émission Faites entrer l’accusé, surFrance2, avant de rejoindre Libération en 2016, où elle se spécialise dans la chronique judiciaire. À la rentrée littéraire 2025, elle s’éloigne brièvement du monde de la justice pour publier Yann dans la nuit (Flammarion), qui retrace la vie de Yann Andréa, le compagnon de Marguerite Duras pendant 16 ans.
La chronique judiciaire : un genre singulier
Pour Libération, elle couvre des procès d’assises partout en France, suivant aussi bien des affaires fortement médiatisées que des dossiers moins visibles choisis pour ce qu’ils révèlent des dynamiques sociales, familiales ou institutionnelles. Par ces récits de procès et le « malheur humain » (article dans Libération du 26 octobre 2025) dont les salles d’audience sont l’un des lieux d’exposition les plus directs, c’est un regard sur la société qu’elle porte et présente aux lecteurs.
Son travail s’inscrit dans un journalisme de long cours, fondé sur l’observation des audiences, l’écoute des parties et la restitution des débats, notant minutieusement dans son carnet ce que comptes rendus judiciaires et procès-verbaux n’ont pas vocation à restituer : les gestes imperceptibles, les silences, les réactions individuelles en contrechamp et les tensions qui composent l’atmosphère générale de la salle. Autant d’éléments qui donnent sens et intelligibilité aux mécanismes à l’œuvre dans les procès à travers une écriture consciente de sa part de subjectivité, mais toujours soucieuse de restituer, le plus fidèlement possible, la réalité des situations observées, comme elle l’expliquait dans une interview de la RTBF.
C’est cette « force de l’écriture », qui tente d’esquisser une explication de ce qui peut bien mener l’humain à l’horreur du crime, que le jury a souhaité récompenser : « La précision poétique de ses récits, la profondeur de son analyse, son empathie intelligente nous font pénétrer l’univers des procès. Ces derniers sont la quintessence de ce qu’on appelle le fait divers et le talent de Julie Brafman est à la hauteur des drames qui se jouent dans ces enceintes » (communiqué de presse du prix Albert-Londres, le 25 octobre 2025) .
Publicité de la justice et exigence démocratique
Julie Brafman s’inscrit dans une tradition de la chronique judiciaire qui fait de la publicité des débats et des décisions de justice une condition essentielle du fonctionnement démocratique de la justice. Héritée des réflexions de Beccaria ou de Bentham, érigée en droit à la Révolution française, cette publicité n’est pas un simple principe procédural : elle constitue à la fois une garantie contre l’arbitraire, un mécanisme de responsabilisation des acteurs judiciaires et un outil de pédagogie civique. Sans cette médiation, la justice risquerait de se refermer sur elle-même : comme une technique réservée aux experts, coupée du regard citoyen, ou comme un pouvoir opaque, nourrissant soupçons et défiance.
En ce sens, la chronique judiciaire accomplit une fonction herméneutique et surtout, éminemment démocratique. Elle permet au corps social de se reconnaître, de s’interroger et parfois de se troubler dans la justice rendue en son nom. Elle réhumanise les procès, montre à voir l’individu derrière le crime. C’est un magistère discret sur l’espace public que Julie Brafman exerce ainsi par son écriture. Une manière, profondément politique, de faire du journalisme.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

