Le phénomène "romance"

Le phénomène "romance"

Longtemps marginale, cette littérature assimilée à la maison Harlequin et ses titres fleur bleue est aujourd’hui dominée par Hugo Publishing, aux textes plus explicites. Mais face au succès, l’ensemble des éditeurs et des libraires investissent le domaine.

Par Thomas Arrivé

Illustration de Thomas Arrivé

En septembre dernier, Myriam Baba-Aïssa inaugurait Plan cœur, au 43 de la rue Daubenton, une des deux librairies parisiennes spécialisées dans la romance. Bon nombre de commerces de ce type existent déjà en régions. Et les généralistes se décident de plus en plus souvent à aménager un rayon dédié dans leur établissement.

Myriam Baba-Aïssa s’occupait des relations presse de Hugo Publishing. En lançant sa librairie, elle indiquait que les ventes de ce type de romans étaient passées « de 6 millions d’exemplaires en 2023 à 7,5 millions en 2024. Le chiffre d’affaires de la romance entre ces deux années est passé de 75 à 105 millions d’euros. L’autrice Morgane Moncomble était la troisième plus lue de 2024, toutes fictions confondues, derrière Guillaume Musso et Mélissa Da Costa. Hugo Publishing est le leader du genre, mais les éditeurs généralistes ont lancé des collections : Albin Michel avec NOX, Gallimard avec Olympe, Hachette avec BMR, Michel Lafon avec Romances, Editis avec New Rules et Chatterley ».

Le poids des « recos » Instagram et TikTok 

Cette littérature était autrefois l’apanage des livres Harlequin, maison appartenant à HarperCollins et dont l’image est à présent un peu datée. C’est la romance traditionnelle, avec des couvertures qui montrent une femme alanguie dans les bras d’un cheikh ou d’un milliardaire italien : la maison n’a pas réussi le virage de la « New Romance ». L’expression a d’ailleurs été déposée par Hugo Publishing, le leader actuel du secteur.

De l’une à l’autre tendance, les histoires sont plus sombres, dans le sillage des séries Cinquante nuances de Grey, traduite en français chez JC Lattès en 2012, ou bien After, publiée par Hugo Publishing en 2015. Les scénarios jouent volontiers avec la notion de consentement : une sorte d’anti-MeToo, avec des personnages aux relations malsaines. Cet aspect ne correspond néanmoins qu’à certains titres, parmi les plus récents, au sein de la dark romance. Et il y a en réalité toute une gamme de sous-catégories : suspense, comédie, romantasy (romantic fantasy, incluant du fantastique)…

Traditionnellement, les romans Harlequin étaient commandés par l’éditeur à des autrices qui obéissaient à un cahier des charges très précis. Avec la romance en vogue aujourd’hui, les autrices ont plus de liberté...

Le changement concerne aussi les romancières elles-mêmes. Traditionnellement, les romans Harlequin étaient commandés par l’éditeur à des autrices qui obéissaient à un cahier des charges très précis. Avec la romance en vogue aujourd’hui, les autrices ont plus de liberté, se permettent des textes parfois longs ou dont la construction déroge aux standards. Et pour cause : ce sont elles, bien souvent, qui se font d’abord un nom sur internet et que les éditeurs viennent chercher après coup. Beaucoup de romans, en effet, rencontrent le succès en autoédition (sous forme de livres autoproduits et vendus en ligne) ou bien mis en lecture gratuitement sur des plateformes comme Wattpad. Les maisons d’édition font une veille attentive et proposent des contrats à ces romancières qui ne doivent rien à personne. Longtemps, elles n’ont pas eu d’agent : les premiers commencent à faire leur apparition à leurs côtés. 

Les autrices qui réussissent ont des réseaux solides. Instagram ou TikTok sont extrêmement prescripteurs. Il y a tout un monde du BookTok, avec des autrices, mais aussi des chroniqueuses très populaires. Les interlocutrices se connaissent entre elles, lancent les manuscrits qui leur plaisent. L’esthétique du livre joue aussi un rôle. Il y a même un marché des goodies associés aux publications. L’activité de lire se fait elle-même de façon numérique : ce public utilise beaucoup de liseuses. Quand on consomme jusqu’à trois romans par semaine, il n’y a pas de place dans une bibliothèque. Certains livres papier sont achetés après coup, quand on a aimé l’histoire sur écran, ou bien pour en faire cadeau.

Un type de lectrice jeune et loin de Paris

On l’a compris, le lectorat est essentiellement féminin. D’après une enquête réalisée par Babelio en mars 2024, la lectrice type est une femme de 15 à 35 ans, provinciale, habitant une petite commune (moins de 20 000 habitants), ayant commencé à lire ce genre à 14-15 ans, et qui dévore un livre par semaine voire davantage. 

Étant donné le jeune âge du public, on peut se demander si la romance constitue une passerelle vers la littérature classique. Mais la réponse est décevante...

Étant donné le jeune âge du public, on peut se demander si la romance constitue une passerelle vers la littérature classique. Mais la réponse est décevante. Il y a ici un manque de variété dans le vocabulaire, des histoires qui utilisent un champ lexical assez limité, et c’est une constante. Des passerelles sont possibles entre les différentes catégories de romances, ou peut-être, plus tard, vers la littérature feel good, autre marché significatif pour les libraires. Mais la marche à gravir pour lire Proust reste quand même très haute.

Revendication de liberté

Du côté de l’édition, on s’agace de lire dans la presse des articles qui enregistrent le phénomène économique que constitue la romance, mais dans lesquels les journalistes se pincent le nez quant au contenu des ouvrages.

D’abord, ce succès est une bonne nouvelle pour la lecture, dans une période où les Français délaissent les livres pour les séries audiovisuelles. D’après l’étude 2025 du Centre national du livre (CNL) sur les Français et la lecture : « Tous les types de romans sont en baisse, à l’exception des romans sentimentaux, désormais complétés par la New Romance. » Les éditeurs gagnent de l’argent grâce à ce marché : ce sont autant de moyens qui pourront financer le reste de leur production.

Ensuite, les acteurs du secteur considèrent que c’est un domaine vraiment littéraire, voire féministe. Les femmes, argumentent-ils, choisissent de fantasmer sur ce qu’elles veulent, elles ne se laissent rien dicter, il y a une vraie revendication de liberté de la part des lectrices. 

Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.



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