Alfred de Montesquiou : Écrire pour comprendre le monde
Journaliste, auteur et réalisateur de documentaires, Alfred de Montesquiou a reçu le prix Renaudot Essai, en novembre 2025, pour Le Crépuscule des hommes (Robert Laffont), brillant récit choral des coulisses du procès de Nuremberg. Il succède à Jessica Nelson à la présidence du prix du roman de Sciences Po Alumni pour l’édition 2026.
Par Maïna Marjany (promo 14)
Casque de vélo vissé sur la tête, Alfred de Montesquiou nous rejoint devant le Basile, célèbre café qui fait l’angle de la rue Saint-Guillaume. Sorti de Sciences Po en 2001, il a, depuis, roulé sa bosse et affiche un CV qui ferat pâlir d’envie n’importe quel étudiant en journalisme.
Correspondant pour AP, l’agence de presse américaine, il a vécu en Haïti, couvert le génocide du Darfour, été reporter de guerre en Afghanistan, en Irak, au Liban et à Gaza. Devenu grand reporter pour l’hebdomadaire Paris Match, il obtient le prix Albert-Londres de la presse écrite, en 2012, pour sa couverture de la guerre civile libyenne. Il réalise désormais des documentaires pour la télévision (Arte, FranceTV, Canal+) et écrit des livres, dont le dernier –un roman historique passionnant qui relie la petite et la grande histoire en racontant les coulisses du procès de Nuremberg– a été couronné du prix Renaudot Essai en 2025.
Loin de jouer de ces nombreux talents, Alfred affiche une simplicité désarmante, passe au tutoiement et on a le sentiment, en l’interviewant, de discuter avec un ami de longue date. Un ami avec un parcours tout de même très romanesque et une prédisposition à la littérature…
« D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours rêvé d’être écrivain », se remémore-t-il. À sept ans, alors qu’il vient d’emménager à Londres, il tape son premier roman sur la machine à écrire de sa mère. « Le problème, c’est qu’au bout de cinq ou dix pages, tous les personnages du livre étaient morts pendant la guerre de Sécession. Cela a écourté ma carrière ! » Plus qu’écourtée, elle est mise en pause, le temps de se découvrir une autre passion transmise par son voisin, Philippe Daudy. Cet ancien résistant devenu reporter de guerre a notamment travaillé comme correspondant pour l’Agence France-Presse, couvrant successivement la guerre civile grecque, la guerre de Corée et le régime de Tito, en Yougoslavie. Meilleur ami d’Henri de Turenne – autre grand nom du milieu –, il a fini sa carrière comme éditeur. Entre-temps, il a nourri de ses récits le petit Alfred qui rêvait de voyages et d’aventures. « Philippe, qui avait été blessé lorsqu’il était résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, écrivait la nuit en buvant un peu, nous raconte-t-il sans ambages. Moi, petit garçon, je me levais tôt le matin pour aller à l’école et, souvent, on petit-déjeunait ensemble avec les voisins, c’étaient de petites maisons mitoyennes à l’anglaise. Il me racontait ses expériences de journaliste et je trouvais ce métier formidable ! »
Une rentrée à Sciences Po presque manquée…
Au collège et au lycée, il dévore les classiques de la littérature, tant française qu’anglaise : « Dans mon école, on avait cinq heures d’études obligatoires par jour. J’expédiais mes devoirs, puis je me mettais à lire. » De longues heures qui lui permettent de se constituer un bagage structurant pour la suite. Il passe son bac puis entre en classe préparatoire à Paris.
« Après un an d’hypokhâgne, je n’étais pas assez bon pour aller en khâgne », glisse-t-il avec amusement. Surtout, il ne tient pas en place et n’a aucune envie de passer les prochaines années enfermé à la bibliothèque. Sciences Po représente alors, pour le jeune homme, « l’ouverture des possibles ». Il fait une prépa d’été à Lakanal, passe le concours puis, sans connaître encore les résultats, le jeune Alfred, pressé de voir le monde, s’envole vers la Syrie. Pendant son voyage, il ne donne aucune nouvelle à ses parents « à part un fax envoyé de Palmyre ». À son retour en France, il apprend qu’ils cherchent à le joindre de toute urgence : « Tu es pris à Sciences Po, mais il ne te reste qu’une journée pour t’inscrire !»
Inscrit in extremis rue Saint-Guillaume, Alfred se souvient d’une première année « difficile » avec une grande charge de travail, « mais cette année-là a vraiment été mon creuset mental, en termes de méthode, analyse-t-il. Tout au long de ma carrière, quand il fallait problématiser un sujet d’histoire ou de géopolitique, j’avais les outils pour le faire. Par exemple, quand je travaillais à AP, qui comptait tout de même 4 000 journalistes, le big boss à New York a souhaité qu’on explique aux lecteurs américains la différence entre chiites et sunnites, en pleine guerre d’Irak. Ils m’ont confié l’article, car la personne qui était capable de définir ce qu’est un sunnite, un chiite, de résumer la profondeur historique, la portée politique, ce que ça signifie pour la guerre en Irak, c’était le petit Français. Ça leur paraissait très com- plexe alors que pour moi, c’était un article de première année de Sciences Po : I) thèse, II) antithèse, III) l’avenir tranchera. »
Réhabiter la langue française
Après des années à AP, il change de langue et de média lorsqu’il est recruté par Paris Match, en 2010. Les raisons ? « AP est un média d’une grande noblesse, dédié à la vérité et au reportage. C’est une boîte libre, une coopérative, sans contrôle étatique… Ce sont vraiment les moines-soldats de l’information ! », abonde-t-il. Mais le reporter a le sentiment d’avoir atteint le plafond de verre, notamment car il ne dispose pas de la nationalité américaine. Aussi, après avoir écrit pendant des années en anglais (la langue de sa mère), il avait envie de « réhabiter la langue française ». « Je savais que si je devenais écrivain, ce ne serait pas en anglais. » Enfin, une rencontre achève de le convaincre. « Dans ma vie de journaliste, j’ai connu trois personnes vraiment déterminantes : Philippe Daudy, Annick Cojean – ma patronne de stage quand j’avais 19 ans, devenue une amie – et Olivier Royant, l’ancien patron de Paris Match, qui m’a fait venir. »
“« Je savais que si je devenais écrivain, ce ne serait pas en anglais. »”
Pour l’hebdomadaire, il couvre notamment les Printemps arabes, en Tunisie, en Égypte, ainsi que les guerres civiles en Libye et en Syrie. En 2012, il obtient le Prix Albert-Londres de la presse écrite puis publie, en 2013 au Seuil, son premier livre Oumma, un récit d’une formidable vitalité qui emmène le lecteur du Maroc au Pakistan, en passant par tous les pays que le reporter a couverts les années précédentes. On y sent planer l’influence de grands voyageurs des temps anciens comme Ibn Battuta, mais aussi de journalistes-écrivains plus contemporains comme Amin Maalouf et surtout Joseph Kessel. « Je trouve qu’il a un style admirable et Kessel, comme Conrad, ont la particularité d’avoir choisi d’écrire dans la langue du pays dans lequel ils habitent, ils ont investi la langue, l’habitent d’une certaine façon », nous glisse Alfred, admiratif.
Assumer la fiction
Après ce premier livre, il publiera deux autres récits sous une forme journalistique avant d’oser embrasser pleinement la fiction avec L’Étoile des frontières (Stock, 2021) et de retrouver ainsi son rêve d’enfant. « Le journalisme a été la passion de ma vie. Mon seul regret, peut-être, c’est d’avoir mis si longtemps à embrasser – à côté – l’écriture de fiction », nous confie-t-il. Ses romans s’ancrent tout de même profondément dans des faits réels. L’Étoile des frontières se déroule sur fond de guerre civile syrienne, conflit qu’il a couvert et au cours duquel il a perdu son « meilleur ami de reportage, le photographe surdoué Rémi Ochlik, qui a été assassiné par le régime de Bachar, le 22 février 2012 ».
“« Le journalisme a été la passion de ma vie. Mon seul regret, peut-être, c’est d’avoir mis si longtemps à embrasser – à côté – l’écriture de fiction. »”
Il se retrouve également pris dans un bombardement chimique à Alep, échappe à des tentatives de kidnapping en Syrie et en Libye, puis attrape une terrible malaria hémorragique en Centrafrique… Une conjonction de facteurs – à laquelle s’ajoute la naissance de son premier enfant– qui le pousse à arrêter le reportage de guerre et à se tourner vers la réalisation de documentaires.
« Un autre journaliste pouvait faire mon travail, mais pour mon petit garçon, je n’étais pas interchangeable si je me faisais tuer. » À ce moment-là, Arte lui propose de réaliser une série de reportages sur la route de la soie. « Après 20 ans à faire du journalisme de dénonciation, je me suis dit que je pouvais passer à ce que j’appelle le journalisme d’appréciation, c’est-à-dire parler non pas de la laideur de l’échec humain mais de ce qu’on aime, de ce qu’on veut préserver. »
Ce travail de long terme sur des sujets qui ont une importante dimension historique lui permet également d’envisager l’écriture de livres sous un autre angle. En lien avec ses documentaires, il publie La Route de la soie (2017) ; Sur la route des extrêmes. Une traversée de l’Amérique du Sud (2019) ; Moi, Jules César (2025) et, enfin, Le Crépuscule des hommes (2025). Ce roman historique a été écrit en parallèle de la réalisation du documentaire Au cœur de l’histoire : le procès de Nuremberg, diffusé en novembre 2025 sur Arte. « Le livre et le documentaire se sont nourris réciproquement. Le Crépuscule des hommes n’aurait jamais été d’aussi bonne qualité si Arte n’était pas rentrée dans la boucle. Les documentalistes de la chaîne ont trouvé des infos, des photos incroyables qui ont amélioré mon manuscrit. Je l’ai revu pendant plusieurs mois, au fil des découvertes que je faisais pour mon documentaire. »
Raconter l’ombre de l’histoire sur nos vies
Alfred se glisse dans la peau d’Elsa Triolet, de Joseph Kessel, de Martha Gellhorn, de John Dos Passos ou encore de Didier Lazard (qui a été son professeur à Sciences Po) pour raconter les coulisses du procès. Il y interroge la notion de crime contre l’humanité, qui traverse son parcours depuis la couverture du génocide au Darfour en 2005. Comme il l’expliquait sur le plateau de 28 Minutes, en novembre dernier : « Le procès de Nuremberg est le triomphe de l’idéalisme, comme le dit John Dos Passos. C’est l’une des rares occurrences dans l’histoire où une idée – l’idée de justice – l’emporte sur la violence, sur la dictature et sur l’arbitraire. »
Alfred nous confie que ce qui l’intéresse énormément – « je peux y consacrer ma vie d’écrivain » – « est l’ombre portée de l’histoire sur nos vies, nos vies individuelles et nos vies collectives en tant que société ». C’est ce qui l’a poussé à s’immerger intensément dans ce procès de Nuremberg jusqu’à en connaître tous les détails, tant dans la salle d’audience que hors champ.
La lecture comme boussole
La littérature permet également de transmettre les histoires, passées et contemporaines, de manière plus fine et plus efficace. « Je pense que le roman, c’est-à-dire la capacité à entrer dans l’intime des gens, la capacité à entrer en empathie avec les personnages, la capacité à se projeter dans une vie qui n’est pas la sienne, à l’habiter, l’espace de quelques heures ou de quelques jours, crée une forme d’agilité intellectuelle et augmente la compréhension du monde », argumente le nouveau président du jury du prix du roman de Sciences Po Alumni.
“« Le roman, c’est-à-dire la capacité à entrer dans l’intime des gens, à entrer en empathie avec les personnages, la capacité à se projeter dans une vie qui n’est pas la sienne, à l’habiter, crée une forme d’agilité intellectuelle et augmente la compréhension du monde. »”
Le journaliste et écrivain succède à Jessica Nelson, autre diplômée de la promo 2001, devenue critique littéraire, éditrice et autrice. Tous deux partagent cette passion pour la littérature contemporaine qui nous aide à mieux déchiffrer notre temps. « La connaissance de notre époque est, certes, factuelle : en lisant la presse, en suivant des cours – à Sciences Po ou ailleurs –, en lisant des essais, en regardant des reportages… Mais cette compréhension peut être démultipliée par le biais de la fiction. » Une belle promesse en perspective de la remise du prix, qui se tiendra le 2 juin prochain.
PRIX DU ROMAN DE SCIENCES PO ALUMNI : LA FICTION POUR HORIZON
En 2024, Sciences Po Alumni a lancé le premier Prix littéraire des diplômés de Sciences Po. Renommé Prix du roman de Sciences Po Alumni en 2026, Il couronne chaque année un ouvrage de fiction de langue française qui, à l’instar de la phrase définissant la « raison d’être » de Sciences Po, permet de « comprendre notre temps ». Le Rêve du pêcheur de Hemley Boom (Gallimard) est le lauréat de la première édition. Le Ciel de Tokyo d’Émilie Desvaux (éditions Rivages) est sorti vainqueur de la deuxième édition.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.
